En somme, Orphée, à l’Opéra-Comique, et Iphigénie, à la Renaissance, aident seuls à supporter le froid et la boue de Paris. Gluck triomphe, Gluck est le grand dieu du jour; le chevalier aimé de la reine est devenu le roi de Paris. La vogue de Wagner elle-même en pâlit... Bady, chez Coquelin, tient le record avec lui. Qui sait ce que l’année nous réserve? En attendant, la devise de ce mois commençant est: Bady Gluck, Gluck Bady!

Une nouvelle cependant!... Des Mathurins, Francis de Croisset émigre à l’Athénée-Comique; ce jeune seigneur semble voué aux Deval. Croisset s’agite et Wiener le mène, comme le disent les auteurs gais.

Vendredi 19 janvier.—A l’Opéra-Comique, dix heures, au moment où, la main sur les cordes de sa lyre, Orphée apparaît en silhouette sur le ciel d’orage du merveilleux tableau du second,

Laissez-vous toucher par mes larmes,

Spectres, larves!

sur la dramatique orchestration de Gluck, rythmée par les mouvements d’ensemble de tout un peuple d’ombres blêmes, les maigres bras tendus de formes enlinceulées et verdâtres, échelonnées là par un artiste passé maître dans la science de la mise en scène, le long des praticables du plus étonnant décor.

Dans une loge. Ils et Elles causent. —C’est du Gustave Doré. —Non, du Carré, ce qui vaut mieux. —Moi, ces nudités bleuâtres drapées de suaires, savez-vous ce que cela me rappelle? —Dites, ne nous faites pas languir. —«Languir!» Comme on voit que vous venez du Midi! Se languit-on toujours de vous à Marseille? —Tu parles, on se l’espère. —Comme on se la manze, l’oranze, mais cela est du toulousain. Elles vous rappellent donc les larves de Carré? —Mais les figurines de madame de Fumery, dans les vases de Lachenal, vous vous souvenez, ces ondoiements de femmes souples, autour des poteries, ces gracilités de dos et d’épaules, sous des coulées de cheveux en flots et des remous d’étoffes? —Et la matière d’une douceur étrange, d’un bleu verdi de turquoise qui meurt! Oui, il y a de cela, mais laissez-nous écouter la musique.

Pendant l’entr’acte. —On a été très dur pour mademoiselle Gerville-Réache, elle a de la voix. —Et n’est pas si maladroite que cela, je l’ai beaucoup aimée dans le bois de cyprès du premier. —Le rôle est écrasant, songez donc. —Si vous aviez vu Crema!... qui écrasait si bien le rôle de Brangiane, dans «Tristan». Ah! je pense, elle était de taille à tenir celui-ci. —«Tristan»! Pauvre Lamoureux, vous savez qu’il en est mort. —Comme Bertrand est parti, lui, de son enterrement: il a cueilli son influenza aux obsèques. —Et Capoul cingle vers les côtes de France pour le remplacer à l’Opéra. —La malice des choses. Lamoureux monte «Tristan» au Nouveau-Théâtre et Capoul devient directeur de l’Opéra, aux côtés de son ami Gailhard. —Tristan Bernard intitulerait ça «La Revanche de Toulouse». —Mais il s’agit d’Yseult et non pas de Bernard. —Vous ne le guérirez pas, il est influenzé de coq-à-l’âne, il a pris ça aux auditions des «Auteurs gais»: le vent qui souffle à travers le Gymnase l’a rendu fou. A propos, vous allez demain à la conférence de Franc-Nohain? «La Grenouille et le Capucin», ça ne vous chante pas, ce titre? —Ah! Franc-Nohain, quel génie! «Le pied s’en va depuis l’Empire». —Mais Claretie nous reste aux Français.

A un des invités qui rentre dans la loge. —Eh bien? —C’est du délire, on est émerveillé de cette mise en scène, je viens de rencontrer Pozzi et Georges Petit; ils ne tarissent pas. —Pozzi! où est-il? —Là-bas, à l’orchestre. Chut! on reprend.

Pendant le second, au tableau des ombres heureuses. —Mais c’est la fresque de Botticelli. —Dans un décor de Puvis. On l’a déjà écrit. —Cette mademoiselle Charles, quelle souplesse et quel esprit! —Oui, elle fait danser les statues; on voit que Mariquita a passé par là. —Mariquita et Carré. —Ah! voici Gerville, vous savez qu’elle est très bien, on a été d’une injustice pour elle! —Halte-là, c’est qu’elle est maintenant autrement mieux qu’à la première. Si vous l’aviez vue, même à la seconde! Ce soir, elle joue, elle ose; il y a quinze jours, elle était en bois, toujours empêtrée dans le même geste, avec une pauvre face toute crispée d’angoisse et une voix qui ne sortait pas. —Mais c’est qu’il y avait un motif à tout cela! —Ah? —On aurait perdu la tête à moins, songez. —Dites-nous... —Elève de Rosine Laborde, il y a deux ans qu’elle travaillait le rôle avec elle; c’est sous sa direction qu’elle l’avait répété chez Carré, quand trois jours avant la première, je ne sais qui lui met en tête d’aller trouver madame Pauline Viardot. «C’était elle qui avait créé le rôle, une création inimitable, elle devait aller la voir, lui demander conseil; la démarche s’imposait, elle ne pouvait s’attaquer au rôle d’Orphée sans avoir été trouver l’ancêtre, etc., etc. Bref, cette pauvre Gerville-Réache se laisse endoctriner, va trouver la créatrice, l’auguste, la vénérée! Madame Viardot la reçoit, lui fait chanter le rôle et, naturellement, démolit tout ce qu’avait enseigné madame Laborde, si bien que voilà la débutante à la veille de la première désorientée, dépaysée dans un rôle qu’elle possédait et ne possédait plus, terrorisée, annihilée, dans la crainte de mécontenter madame Laborde et l’effroi de ne pas satisfaire son public. Avouez que son embarras des premières représentations s’explique. —Mais aussi quelle idée d’aller consulter madame Viardot! Voyez-vous, dans dix ans, Laparcerie ou Bady, à la veille de créer la «Tosca», allant consulter Sarah pour l’interprétation du rôle! Si vous vous en tenez à l’accueil fait à la Duse, jugez des bons avis qu’on leur donnerait. —Irez-vous à la «Gitane?» —J’attendrai les comptes rendus pour m’y risquer. —Oh! alors... —Quoi, alors? —Rien. Vous n’irez pas.