Samedi 20 janvier.—L’emploi smart d’une soirée en janvier 1900.—Dîner au café de Paris; dans la salle de gauche, en évitant soigneusement le fond de la salle de droite réservée à ces demoiselles et dite le «Poulailler». L’absence totale des valeurs anglaises sur le marché (les affaires du Transvaal ne font pas celles de Londres) ont singulièrement aigri le caractère de ces dames, l’avenir est sombre, la Côte d’Azur est veuve d’étrangers, et si l’on ne peut pas se refaire à Monte-Carlo comme les autres hivers!!!
Pour se consoler ces dames doublent, triplent et quadruplent la dose de morphine et débarquent au café de Paris, singulièrement excitées, et il en résulte un caquetage et un abatage tel que les petites femmes du monde qui s’aventuraient, il y a un mois, parmi les impures, ont complètement déserté la droite pour la gauche et se tiennent maintenant tassées à l’entrée de l’établissement. Les autres défilent.
Neuf heures et demie, aller aux Folies-Bergère, siffler la reine Victoria passant en revue les troupes du Transvaal et applaudir le défilé des Boërs au cinématographe déroulant toutes les scènes de la guerre de l’Or.
C’est le dernier chic: on piaille, on hurle, on se chamaille, on vocifère les légendes du «Rire» et, si on soupçonne son voisin d’opinion contraire, on lui met son chapeau en accordéon; l’obscurité régnante aide à l’impunité des déprédateurs. C’est de l’obscurité justicière, on se croirait à la Haute-Cour. Quand le cinématographe déroule une scène de massacre le dernier cri est de lancer celui-ci: «On demande un sénateur!» Vu la nuit persistante, on peut aussi pincer et explorer le corsage des voisines, une exploration au Transvaal, et la «Chartered» devient le charme raide, pour parler la langue de M. Francis de Croisset. Portons les armes aux défenseurs de Prétoria!
Dix heures et demie, aller à l’Ambigu, figurer dans l’acte du restaurant de nuit d’«A Perpète».
Une sortie de théâtre élégante, toute fanfreluchée de mousseline de soie et de fleurs à exhiber, et la joie est de pénétrer dans les coulisses, avec une carte apostillée de Pierre Decourcelle, et de souper à la limonade, au milieu des filles et des escarpes du drame, non du méli mélodrame de MM. Le Pelletier et Xanrof! Escarpes en habit noir, chevaux de retour échappés de Nouméa, cambrioleurs et voleurs modern-style, assassins au chloroforme, quelle délicieuse sensation pour une petite âme de 1900, de se frôler et de se frotter à tout cela. Et puis on voit de près Castillon, le beau Castillon, dans le rôle de l’ingénieur, Castillon qui, Castillon que... parfaitement, avec Lucien Noël, celui qui les trouble toutes. Et puis, enfin, pour les hommes aventurés là avec quelque chérie, il y a l’attrait de «la Rouge», cette splendeur de chair et de forme qu’est mademoiselle Suzanne Munte, la plus grande fleur humaine que possède Paris avec mademoiselle Armande May, de la «Fronde» et mademoiselle Flahaut, de l’Académie nationale de musique.
Onze heures et demie, même soir, retourner aux Folies-Bergère voir Kara-Ahmed trépaner Pytlasinski et se documenter pour réfuter l’article que le «Temps» publiera, demain soir, contre les luttes.
Une heure du matin, aller s’abreuver de soda chez Larue et regarder souper mademoiselle Mariette Sully, flanquée de quatre cavaliers, mademoiselle Balthy ornée de deux, et M. Fordyce en strapontin dans un jeune ménage... Le dernier cri, avoir passé la soirée avec le marquis de Castellane et posséder les derniers tuyaux sur le bateau lancé par le «Figaro».
Dimanche 21 janvier.—22, rue Monsieur-le-Prince, quatre heures et demie, dans l’atelier de M. Antonio de la Gandara (pour la description, voir dans un dernier «Phocas», l’inventaire de l’atelier de Claudius Ethal), atelier nu très haut, intentionnellement froid, l’air d’une pièce hantée, où deux toiles, deux portraits de femme, l’un datant de dix ans, l’autre d’hier, dressent dans la nuit tombante comme deux spectres attifés d’étoffes.
Le premier, celui d’il y a dix ans, d’un faire plus moelleux et moins sec que ceux que le peintre signe aujourd’hui, évoque le charme félin et rose d’une femme étonnamment blonde, une créature à la carnation de fleur, aux yeux violets d’une expression ambiguë, une femme slave par le mystérieux de la physionomie et de la pose, et que je reconnais pour une actrice, aujourd’hui disparue du théâtre, Sarah Valanoff. L’autre, qui sera un des portraits sensationnels de l’Exposition de 1900, montre, assise sur un somno tendu d’un satin bleu glacé, une énigmatique femme du Premier Empire, gaînée dans un fourreau de satin bleu lunaire. Le nu des bras et des épaules luit du blanc froid des nénuphars; de grands yeux étonnés, à la fois aqueux et sombres, s’irradient dans la pâleur d’un visage de nymphe, une chevelure brune la coiffe de nuit. Sa pose, avec l’eurythmie de ses deux bras écartés de sa taille, est celle d’une pythonisse attendant le dieu; ils ont, ces bras frêles et froids, la courbe lente d’un cou de cygne, et, dans les luminosités bleues qui la baignent, cette femme est surtout lunaire et nocturne, elle est Hécate aux trois visages, elle est prêtresse d’Arthémis en Tauride, ou la Léda de Pierre Louÿs, et cette délicieuse et sombre figure, où l’on voudrait voir une nymphe de l’Erèbe, est le portrait de la comtesse de Noailles.