Samedi, 27 janvier.—Trois heures et demie, à la Bodinière, les chansons de la «Fleur de Lys».

Sur la scène c’est M. Georges Vanor, le Vanor du «Baiser» (conférence réservée aux femmes) qui, aujourd’hui, nous documente sur la chouannerie, les guerres de Vendée, les atrocités des Bleus et les exploits des faux blattiers du Bocage; paysans déguenillés, groupés en farouches martyrs autour de généraux en soutane, nobles tombés aux mains des pourvoyeurs de guillotine, délivrés et mis hors des prisons de la République par une poignée de chouans déguisés, gars du Roy surpris agonisant dans les haies, et dont les bleus arrosent les blessures avec de la poudre, puis les représailles des soldats branchés aux arbres de Machecoul; toutes les sauvageries et tous les héroïsmes dont frémit et palpite l’inoubliable prose d’un Balzac, d’un Victor Hugo et d’un Barbey d’Aurévilly. Une espèce d’atmosphère épique agite la salle, et c’est l’atmosphère des «Chouans» et c’est aussi celle du «Chevalier Destouches» et celle de l’«Ensorcelée» avec sa hautaine et tragique figure de l’abbé de la Croix-Jugan. Victor Hugo n’a pas trouvé mieux dans «Quatre-Vingt-Treize» et pourtant quel beau souffle de tempête bouleverse et fait vibrer les pages du roman!

M. Vanor, qui a de l’érudition, cite à propos ses auteurs en entrelardant, toutefois, ces citations d’allusions politiques et de coups de boutoir à messieurs nos gouvernants. Un public spécial les accueille d’un murmure approbateur, au passage, et cela tournerait à la conspiration en chambre si, le masque énergique, le geste sobre et indigné avec des yeux de menace, mademoiselle Eugénie Buffet ne se dressait de temps à autre, telle une belle fleur violente, et d’une voix sourde et concentrée, qui tout à l’heure éclatera frémissante, ne souffletait toutes les lâchetés du dernier siècle et les veuleries du nôtre, de ses chansons de la «Fleur de Lys».

«Jean Cottereau», le «Mouchoir de Cholet» et la coquetterie meurtrière, les répons émouvants de la «Messe en mer», le sourire d’agonie du «Dernier Madrigal», la joie héroïque d’«A la santé du Roy» et la mélancolie légendaire de «la Cloche d’Ys», toute la poésie de broussaille, de grève et de suprême escarmouche des gars du Bocage et des blattiers du Roy; et Eugénie Buffet, l’ex-Nini Buffet de la «Sérénade du Pavé», tonne et pleure, soudain, grandie à la hauteur d’un Tyrtée royaliste; des voix d’hommes lui répondent, moqueuses ou tristes, toujours profondes et c’est un chœur, tantôt de chouans proscrits, tantôt de matelots; des hululements de chouettes glapissent entre deux refrains: ce sont les «hou! hou!» bien connus des gens de M. de Charette, le cri de ralliement des compagnons de Jean Cottereau, et, gaînée dans une longue robe blanche, Eugénie Buffet s’agite, tel un grand lys tumultueux, dans le répertoire rouge et blanc de M. Théodore Botrel.

Dix-sept cent quatre-vingt-treize, les Chansons de la «Fleur de Lys!»

Mercredi 31 janvier.—14, rue La Rochefoucauld, le legs Gustave Moreau. —Sur l’emplacement de l’ancien petit hôtel, habité par le peintre des «Salomé» et de l’«Orphée», un véritable musée s’élève, musée et mausolée aussi, puisque les hautes salles, les claires et vastes salles de deux étages édifiées sur les plans de l’auguste mort, y contiennent toute l’œuvre laissée par le maître, l’œuvre inconnue du public jalousement dérobée aux yeux des amateurs, le trésor occulte, pour ainsi dire, de toute une vie de labeur solitaire et de rêve grandiose; et c’est un étourdissement qui vous prend dès le seuil, un étourdissement et une admirante stupeur à la vue des chefs-d’œuvre entassés là par un seul homme, et comme un vertige aussi à la pensée qu’une vie unique a pu suffire à l’amoncellement de tant de toiles, qui sont en même temps des pensées et des rêves, et quels rêves et quelles hautaines pensées!

C’est là que Gustave Moreau apparaît non seulement comme un grand peintre, mais aussi comme un prestigieux et génial poète, un symbolique et divin penseur, le véritable frère en évocations légendaires et mythologiques des Leconte de l’Isle, des Gustave Flaubert et des Richard Wagner. C’est l’œuvre d’un maître sorcier, qui rutile et flamboie, tel un trésor de prince hindou, dans l’hôtel de la rue La Rochefoucauld. Il y a de l’incantation dans toutes ces figures évoquées du fond des siècles et du mystère et, telles des fleurs magiques, jaillies de la nuit des temps et épanouies dans des bleus et des violets de gemmes rares et de ciels nocturnes par la seule puissance d’un pinceau. Gustave Moreau seul a compris et rendu la divinité, et quelles nostalgiques architectures au-dessus de ses rois vieillards et de ses Moïse enfants! dans quels imposants Saint-Marc il fait danser ses Salomé! sur quels trônes il fait asseoir ses rois Hérode! dans quelles solitudes effroyables et livides il égare ses héros: «Hercule au lac Stymphale», «Hercule et l’Hydre»! dans quelles mélancolies de forêts et de soleils couchants il fait pleurer Orphée! de quelles étoffes de songe, tissées de sardoines et d’étoiles, il drape la nudité pensive de ses princesses Hérodias ou Hélène!

Une main pieuse a classé toutes ces aquarelles, pendu aux murs toutes ces toiles déjà de son vivant, Gustave Moreau avait abandonné son hôtel et s’était retiré dans un appartement de la rue Pigalle pour permettre aux architectes d’élever le musée de son œuvre, musée dont toute sa fortune a fait les frais; et, sur l’acceptation de cette œuvre colossale, une des œuvres, sinon l’œuvre du siècle, l’Etat, auquel l’illustre mort l’a léguée, ne s’est pas encore prononcé. Depuis deux ans, la succession est ouverte et le ministre des beaux-arts n’a pas encore su prendre une décision. Si l’Etat refuse, le legs Gustave Moreau va à la Ville de Paris; si la Ville de Paris se récuse, toute l’œuvre colossale du peintre demeure à M. Rupp, l’exécuteur testamentaire et l’ami du mort.

M. Rupp, qui a voué à Gustave Moreau un culte et une admiration connus seulement en d’autres siècles, se désole et se désespère de l’indifférence de l’Etat vis-à-vis d’une des gloires de ce temps.

L’Etat a accepté d’emblée le legs Cernuschi, qui n’est, en somme, qu’une collection d’amateur d’objets de l’Extrême-Orient, d’une valeur marchande bien plus qu’artistique.