Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir!
En somme, c’est le vertige de Paris, le Paris du Moulin-Rouge, de l’Olympia et des Folies-Bergère, le Paris des music-halls et des bals publics, sur les sens excités et la précoce imagination de la petite ouvrière. Paris! la ville qui les prend toutes, déjà maudite au dernier acte de «Germinie Lacerteux», par madame de Varandeuil, comme M. Charpentier la fait couvrir d’anathèmes par son chiffonnier symbolique et son non moins symbolique père!
Willette, dans sa fameuse fresque du Chat-Noir, intitulée: «Miserere», nous avait déjà montré ce Paris de luxure et de perdition, entraînant du haut de Montmartre toute une chevauchée de nudités fragiles et délirantes: cocottes haut troussées, premières communiantes, blanchisseuses éveillées, petites femmes pantalonnées de batiste et corsetées de satin noir; tout le sabbat moderne de la prostitution se ruant à la curée de l’or.
Sur cette donnée, pas très neuve, sinon «chatnoiresque», Gustave Charpentier a écrit la symphonie la plus séduisante, la plus papillotante et la plus colorée qu’on ait jamais encore entendue dans une salle subventionnée. C’est l’Opéra «modern-style» dans toute sa gloire; on ne peut pas pousser plus loin l’art tumultueux du pittoresque. C’est de la musique de peintre, tant elle rend savoureusement ce qu’elle veut dire. Les cris de Paris qui s’éveille, le duo des amants enthousiasmés et leur salut à ce Paris de joie et de boue resteront, comme tout le premier et tout le dernier acte, des pages documentaires de la musique de demain.
Pour encadrer cette aventure banale d’une petite fille qui se dérange, M. Jusseaume a peint quatre décors que M. Emile Zola pourrait revendiquer pour illustrer «Une Page d’amour»: Paris vu de la mansarde, cette mansarde du premier tableau, estompée comme un Carrière, le Paris des échafaudages, des démolitions et des grimpettes du vieux Montmartre, tout bleuâtre dans la brume, et puis tout rose dans l’aurore; puis c’est le Paris du 14 Juillet, un Paris d’illuminations aux lignes faufilées de points d’or avec, dans le ciel, des fusées de feu d’artifice et des pluies d’étoiles; et, enfin, vu de la mansarde du premier, un Paris sinistre et noir, aux allures de bête embusquée dans l’ombre, le Paris où Louise va s’engouffrer pour toujours...
Louise, c’est mademoiselle Riotton, la fragilité capiteuse et blonde; le rapin séducteur, c’est M. Mareschal; le père Préjugé, comme nous l’apprend le livret, c’est l’inimitable Fugère.
La mise en scène est de Carré, et c’est tout dire.
Le public aurait-il accepté l’œuvre de M. Charpentier sans cette mise en scène??
Le public loue fort la musique; les peintres la figuration, et les musiciens les décors, naturellement.
«La belle carotte! qui veut d’la belle carotte?» chante un des cris de Paris, à l’acte de Montmartre; cela aurait fait aussi bien un leit-motiv que «Voilà l’plaisir, mesdames», prétend un jeune maestro dans les couloirs.