—Les médecins ne sont pas les directeurs de mon âme.
—Vous m'inquiétez, Blanche?
—Olivier, je désire être seule.
Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait en des boîtes à poudre, en des épingles creuses et en des bobines de soie, Blanche put narguer toutes les crises de son être déchiré. Ses journées, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs; elle lisait des romans, jouait de l'éventail, mais l'éventail et le livre tombaient des mains inertes, et le sommeil épandait les voiles de la béatitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que l'isolement empêchât le mari de trahir le mystère des manœuvres.
Dès qu'elle eut retrouvé un peu de sang et d'énergie, elle exhorta Olivier à un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le père du mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou ennemis, le témoin et les devinateurs possibles de son crime.
—Où irons-nous, Blanche?
—Loin… bien loin!
Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au château des Tuilières, et les Montreu se mirent en route pour la Suède et la Norvège.
A Stockholm, à Christiania, à Drontheim, le long des glaciers et des fjords, le marquis se réjouissait des belles couleurs de sa dame; mais Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en toute liberté, sous le soleil parisien.
Éloignés l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchèrent vers la ruine cérébrale et physique, avec les différences de sexe et de vigueur, dans l'action parallèle de leur anéantissement.