A son tour, Thérèse fit sa confession, en allumant une cigarette:

—L'abstinence me rend folle: je mange du charbon, du verre pilé; je brûle! J'éreinterais vingt hommes, mais comme une mécanique, sans le moindre plaisir. Dès mon compte de Pravaz, je dors, je dormirais toujours. Un soir, aux Montagnes-Russes, je lève un monsieur. Nous arrivons dans ma chambre, et, les ablutions terminées, je me pique. Il demande: «Qu'est-ce que ça te fait, la morphine?» Je réponds: «Ça me fait dormir!» Il interroge: «Mais… avant le sommeil?» Je l'embrasse: «Oh! avant!… ça me fait… hum! Et ce que je marche!» Ce n'était pas vrai. Nous sacrifions à l'amour, ou plus exactement il sacrifie. Il me parle, me secoue: «Tu dors, Bruta?» Je le vois, je l'entends, et je ne puis préciser l'endroit où il est, ni ce qu'il veut. Il descend du lit, s'habille, rigole, et, le haut-de-forme sur la tête, il met la main sur ma montre, l'argent, tous mes bijoux… et il file! J'ai envie de crier: «Au voleur!» Je jurerais que je l'ai crié, mais d'une voix de mourante… Aussi, mes enfants, quand j'amène un étranger, un inconnu chez moi, je me prive, je jeûne… Oh! c'est très dur!

Le capitaine, que les confidences de ses prosélytes intéressait, les suivit au quartier de l'Europe.

Rue de Moscou, on s'installa dans l'appartement de la Molday.

En vain Luce et Thérèse s'ingénièrent à détruire et à ranimer Pontaillac; le morphinomane épuisé les quitta en leur jetant de l'or et des billets bleus:

—Mes pauvres belles, vous êtes absurdes, idiotes! Oubliez votre instructeur, oubliez la Pravaz!

Il songeait, éperdu:

—J'ai fait naître la douleur et la folie chez ces étrangères comme chez
Blanche, mon adorée; mais j'irai trouver le marchand de poison, le
Hornuch de la rue de Gomorrhe et c'est assez pour mourir!

XIV

Mme Gouilléras, de Saint-Martin-l'Église, la morphinomane désabusée et
naguère si enthousiaste, écrivait des lettres affectueuses pour exhorter
Blanche à vaincre sa passion: d'un autre côté, Mme de La Croze et M. de
Montreu surveillaient le pauvre jouet de la Pravaz.