La jeune marquise oubliait sa maudite névralgie, et jamais elle ne fut plus amoureuse, ni plus désirable. Elle conservait le souvenir de la douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout son être, cette douleur la désertait pour s'acharner contre une autre femme, et elle plaignait la remplaçante immatérielle de tant souffrir.

D'autres phénomènes, au réveil de l'esprit, se manifestèrent avec les couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un parc magnifique, et la marquise revit le château paternel, les Tuilières, à la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y fêtait ses deux meilleures amies du Sacré-Cœur, de Limoges: une cousine pauvre, Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouilléras, la femme d'un riche marchand de bois, toujours exilée dans leur trou de province; Geneviève Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier bateau, de la dernière périssoire, une doctoresse parisienne que Blanche eût appelée à son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre maître Aubertot.

Puis, la dame charmée se reportait aux jours où M. de Montreu engagea sa campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais, il y avait un rival, un jeune homme également bien né et plus millionnaire qu'Olivier—un voisin, le seigneur du château des Ormes, le comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers.

Mlle de La Croze n'hésita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle choisit Olivier, malgré peut-être les désirs de son père.

Les relations se firent très rares entre les Montreu-La Croze et Pontaillac. Cependant, après la naissance de Jeanne, l'officier en congé se présenta aux Tuilières. Désormais, tout nuage s'évanouit; Raymond traitait Blanche en camarade, parlait à Olivier de ses maîtresses.

A Paris, le feu s'était réveillé, embrasant le cœur et les sens du capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrésistible, sous les dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska.

III

Villa Saïd, dans une vaste pièce au plafond de cristal et aux murailles tapissées de satin rouge et piquées d'objets étranges, de trophées, de faïences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de chasse, de têtes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains, de sabres russes, Christine, allongée sur une montagne de peaux de bêtes, caressait tendrement ses deux grands lévriers noirs, Bog et Tolgo.

Elle était drapée d'un peignoir cachemire chaudron ouvert à partir de la taille sur un panneau de satin soufre brodé de chrysanthèmes, le fond travaillé en petits plis à la lingère; elle se souleva, prit un miroir, et devant son visage d'une irrégulière et fraîche beauté, devant sa blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son nez gracieux, ses lèvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies dents, elle sourit d'un sourire qui disait à la fois l'orgueil de se trouver belle et le chagrin d'être seule à aimer.

Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose brochée de blanches marguerites, avec des hampes d'étendards que terminaient des gueules de dragons en bronze, lui faisait une lumière douce, dans la fantasmagorie des étoffes, l'éclat des ors, des plumes et des fleurs. Çà et là, des palmiers, des dracœnas, des gynériums, des corbeilles de lilas blanc, des éventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaillés, des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camélias, des primevères, des rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout le long du temple, des peaux de bêtes jetées, gardant des apparences vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de renards, de loups, d'ours, d'hyènes et de crocodiles.