Dès que le projet du capitaine Le Roy de Keraniou fut connu, il frappa, sur-le-champ, tous les esprits. La commission du Corps législatif, notamment, et son honorable rapporteur, le comte de Chasseloup-Laubat, repoussèrent formellement le système de division des lignes entre les trois ports de Bordeaux, de Nantes et du Havre.

«La première des dispositions du projet, disait, dans son rapport, M. le comte de Chasseloup-Laubat, celle qui est relative aux lieux de départ, en France, des trois lignes qu’on propose d’établir, n’a pas reçu l’approbation de votre commission, soit qu’elle l’ait examinée au point de vue des rapports commerciaux déjà existants dans les trois ports dont il s’agit, soit qu’elle l’ait envisagée, surtout, à un point de vue plus élevé, plus général, enfin uniquement national.

L’honorable rapporteur démontre, en effet, d’après les relevés des états des douanes, que le port de Nantes auquel avait été attribuée la ligne des Antilles, est celui qui, relativement aux quatre grands ports de France (le Havre, Nantes, Bordeaux et Marseille), expédie le moins de marchandises aux Antilles; que le port de Bordeaux, qui avait obtenu les services de l’Amérique du Sud, est également un de ceux qui expédient le moins dans l’Amérique du Sud.

Il exprime la crainte que les marchandises du Nord de la France, qui prennent aujourd’hui la voie anglaise, ne continuent à suivre cette voie pour les directions de l’Amérique du Sud et des Antilles, et, surtout, qu’en l’absence de tout service à Marseille, les marchandises de l’Est de la France, de Saint-Étienne, de Lyon, de Nîmes, les marchandises de la Suisse, etc., n’aillent chercher le service des paquebots à vapeurs pour le Brésil, nouvellement établi à Gênes, subventionné par le Gouvernement sarde, et qui fait escale à Marseille.

Mais ce qui principalement a écarté la commission du projet du Gouvernement, c’est que les trop petites proportions dans lesquelles ce projet était conçu, les points de départ qu’il déterminait, ne permettraient pas aux paquebots français de lutter contre les lignes anglaises:

«Une entreprise de paquebots transatlantiques, disait le rapport, ne se présente plus dans les conditions où elle aurait pu exister autrefois. Aujourd’hui, c’est, avant tout, de grandes vitesses qu’il faut: pour la ligne des États-Unis, on ne saurait en obtenir d’assez considérables, et ce serait une erreur de croire que, même pour la ligne des Antilles et d’Aspinwal, ainsi que pour la ligne de Rio-Janeiro et de La Plata, la célérité des traversées ne sera pas une raison déterminante de la préférence que le commerce de l’Europe et de l’Amérique accordera au service qui lui offrira cet avantage. Voyageurs et correspondances, tout passera par la voie la plus courte.

«Ainsi, messieurs, dimensions et puissance considérables, qui, sans doute augmenteront chaque jour, rapidité excessive, telles sont les conditions nécessaires des paquebots auxquels vous accorderez la subvention qui vous est demandée.

«Mais ces conditions, vos paquebots transatlantiques seraient dans l’impuissance de les remplir, si, par la nature même de la constitution des ports auxquels on les attacherait, ils y rencontraient d’insurmontables obstacles à leur développement, ainsi qu’à la régularité et à la promptitude de leurs services.

«Ce qu’il faudrait, ce serait des points de départ qu’on pût aborder à toute heure de marée, qui pussent recevoir les navires du plus fort tonnage; enfin qui, pour les lignes à franchir, ne présentassent pas d’allongement de parcours sur ceux choisis par les Anglais et les Américains.

«Mais la Providence, si prodigue envers nous de tous ses autres bienfaits, n’a accordé à nos rivages que bien peu de ces points privilégiés; et c’est à grand peine, et par les efforts de plusieurs générations, que nous sommes parvenus, quelquefois, à suppléer à ce qu’elle nous avait refusé.