«Vous aurez donc, il ne faut pas se le dissimuler, d’immenses travaux à faire pour les ports qui seront choisis; seulement, quel que soit son génie, le travail de l’homme a ses bornes, et la nature a des forces qu’il ne saurait dompter.

«Ces réflexions, messieurs, nous n’avons pu nous empêcher de les faire, en examinant les indications données par l’exposé des motifs. Nous avons vu quels obstacles nos navires auraient à franchir pour atteindre les lieux qui leur étaient désignés; et nous nous sommes demandé si ces obstacles pourraient même être franchis le jour où, en suivant la voie dans laquelle on est entré, ces navires devraient, pour soutenir la lutte, avoir des dimensions et des puissances encore plus considérables que celles qu’on réclame aujourd’hui. Nous nous sommes demandé s’il n’y aurait pas des retards inévitables dans nos arrivages, par suite des conditions dans lesquelles on plaçait nos services, et du choix des lieux qui leur étaient assignés; et nous avons été ainsi amenés à penser qu’il serait préférable, pour le grand intérêt que nous poursuivons, de concentrer nos efforts sur le point du littoral qui offrirait le plus d’avantage, et pour le présent et pour l’avenir qu’il peut nous être donné de prévoir.

«Il ne s’agit point ici d’une sorte de justice distributive entre les différents ports: il s agit, aujourd’hui plus que jamais, d’une grande entreprise nationale; et, après tout ce qui s’est passé, mieux vaudrait l’abstention qu’un échec.

«La concentration nous paraissait donc offrir de véritables avantages. Indépendamment de notables économies possibles sur les grands travaux, qu’il faudrait disséminer dans le système de l’exposé des motifs, elle permettait de diminuer le chiffre d’une subvention qui, en vingt ans, montera à 280 millions; elle assurait mieux les services; enfin (et c’était là l’objet principal à nos yeux), elle devait, par cela même, attirer chez nous la plus grande partie des voyageurs et des correspondances de l’Europe et de l’Amérique.

«L’exemple de l’Angleterre, développant en quelques années, d’une manière prodigieuse, Southampton, que d’heureuses conditions naturelles lui indiquaient, devait aussi nous éclairer; et, d’ailleurs, lorsque nous voyons de Liverpool une grande compagnie venir chercher chaque semaine, au Havre, et cela gratuitement, des quantités considérables de marchandises, pour être transportées en Amérique sur ses paquebots, il nous a semblé que le premier but à atteindre était l’établissement d’un service puissant, dans les meilleures conditions possibles de départ, d’arrivée, de rapidité, et qu’ensuite les combinaisons ne manqueraient pas pour donner toutes satisfactions légitimes à ceux de nos ports qui auraient des relations avec les contrées que nos paquebots doivent mettre en communication plus directe et plus fréquente avec nous.

«Votre commission, Messieurs, a donc pensé, à l’unanimité que la concentration du service devait être préférée. Et, elle a, par un amendement, formulé une opinion qui, d’ailleurs, s’était produite dans tous les bureaux et avait rencontré un assentiment non douteux, comme l’indique le choix des commissaires qu’ils ont nommés. Cet amendement était ainsi conçu:

«Les services de ces lignes seront réunis dans un des ports de l’Océan ou de la Manche; toutefois, une partie du service de la ligne du Brésil et de Buenos-Ayres pourra être placée dans l’un des ports de la Méditerranée.

«Pour montrer l’importance qu’elle attachait à la pensée de réunion des services sur le point le plus favorable, et dont le choix, remis au Gouvernement, ne devait être dicté que par le seul intérêt national, forte, d’ailleurs, de l’opinion qui s’est manifestée dans tous vos bureaux et dont elle n’est que l’organe, votre commission a cru devoir charger trois de ses membres de soutenir au Conseil d’Etat l’amendement qu’elle proposait. Cet amendement n’a pas été adopté; mais, dans les discussions qui ont eu lieu au sein de la commission, les membres du Conseil d’Etat ont donné l’assurance «que le Gouvernement ne se regardait nullement comme lié par le projet de cahier des charges; qu’il pouvait toujours prendre en sérieuse considération les objections que rencontrait le système présenté par ce document; que ce qu’il voulait, avant tout, et comme nous, c’était le succès d’une entreprise éminemment nationale, qu’il tenait à honneur d’établir.

«La majorité de votre commission, tout en persistant dans son opinion sur les conditions d’existence et de succès des services transatlantiques, vous propose donc l’adoption du projet de loi.

«Mais elle a trop de confiance dans la sagesse du Gouvernement pour n’être pas persuadée qu’il livrera les questions que soulève cette difficile affaire à un nouvel examen, avant de prendre un parti qui doit avoir des conséquences si graves sur le sort d’une entreprise dans laquelle nos intérêts commerciaux, notre influence et notre amour-propre national se trouvent engagés.»