La question ne fut pas ainsi posée, au seizième siècle, par les autres protestants. Ils ne se hasardèrent pas d'un premier bond en dehors des textes consacrés. Ils s'y retranchèrent. Ils dirent: L'Église n'est pas dans le pape et les cardinaux; elle est dans la Bible.
Qui interprétera la Bible? Toute communauté, tout foyer, tout homme! malgré bien des restrictions, tel était l'axiome qui devait entraîner si loin.
Le prince de Galles, qui fut ensuite Henri VIII, avait un frère aîné, le prince Arthur. Avant la mort de ce frère, il était destiné à l'archevêché de Cantorbéry, et il reçut l'éducation d'un prélat. Arthur mort, Henri poursuivit ses premiers travaux. Il était très-précoce d'aptitudes, de manières, de passions. Il se fiança à Catherine d'Aragon, la femme de son frère aîné Arthur, veuve après quatre mois de mariage. Henri VII, ce roi ladre sous le plus riche diadème de l'Europe, avait imaginé ces noces incestueuses avec son second fils pour ne pas restituer à Ferdinand d'Espagne les cent mille couronnes qu'il en avait reçues comme une moitié de la dot de l'infante Catherine.
Cette cérémonie des fiançailles est de 1503; le prince de Galles avait douze ans.
J'ai rencontré à Londres (galerie de M. Fourniols) un vieux tableau enfumé qui se rattache juste à cette date et qui a eu pour moi le plus vif intérêt.
Il représente le château de Greenwich. La Tamise roule au pied. La terrasse, sablée, est semée de fleurs et entourée de grands arbres. Le roi Henri VII se promène sous des massifs entre deux hommes vénérables que l'on reconnaît. C'est Warham, archevêque de Cantorbéry, et Fox, évêque de Winchester. Le roi a une admirable crinière grise et semble écouter Warham avec attention. Près d'eux, Marguerite, la fille aînée de Henri VII, celle qui fut la souche de la branche écossaise, la grand'mère de Marie Stuart et de Darnley, joue avec sa sœur cadette, la petite Marie, celle qui sera la femme de Louis XII, puis de Suffolk, et la grand'mère de Jane Grey. Le groupe qui attire le plus les regards est assis très-près de l'escalier par lequel le palais communique avec le fleuve. Ce groupe, à quelques toises des deux autres, se compose de la comtesse de Richmond, la mère de Henri VII, d'Élisabeth d'York, sa femme, du prince de Galles, depuis Henri VIII, et d'Érasme. La comtesse avec sa figure imposante, Élisabeth avec sa physionomie tragique, prêtent l'oreille à la conversation du jeune prince et du philosophe. Henri de Galles, dont les yeux bleus étincellent, dont les cheveux blonds flottent au souffle de la Tamise, parle sans doute en latin à Érasme, qui sourit d'un air spirituel et amusé.
Dans un enfoncement, à l'écart, sous un grand arbre, une femme qui devient peu à peu l'unité du tableau se recueille profondément: c'est Catherine d'Aragon. Elle est toute vêtue de deuil. Elle a dix-sept ans, cinq ans de plus que son nouveau mari, le prince de Galles. Elle regrette peut-être Arthur, Henri l'attire peut-être. Elle soupire peut-être après le soleil d'Espagne, les orangers embaumés et les fontaines mauresques de Valladolid, de Séville et de Grenade. Peut-être songe-t-elle seulement à ses devoirs de chrétienne, à ses jeûnes du vendredi et du samedi, à son cilice, à ses repas au pain et à l'eau, à ses fréquentes confessions, à ses communions ferventes, à ses travaux en tapisserie, à la Vie des saints, sa bibliothèque presque unique et de beaucoup préférée à toutes les autres.
Quelles que soient d'ailleurs les pensées de la princesse, elle est si belle, si douce, si fière et si sombre, qu'elle finit par absorber toute l'âme. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs la couvrent de ténèbres plus que de rayons. Sa bouche est énergique, et son front tout enveloppé d'un nuage de tristesse. Il y a dans la gravité castillane de Catherine une constance religieuse, un orgueil invincible, une monotonie vertueuse qui inspirent le respect, mais qui à la longue pourraient verser l'ennui.
Tous les personnages de ce tableau sont des portraits. Ils sont même si frappants, que je les attribuai d'un premier coup d'œil à Hans Holbein. Je reconnus bientôt mon erreur, non que les portraits d'Holbein soient plus ressemblants: ils ont seulement plus de perfection, et ils sont un peu postérieurs.