Cependant Warham avait réprouvé d'abord l'union de Catherine avec son beau-frère le prince de Galles; Fox, pour plaire au roi, la conseillait au contraire. Le pape Jules II la consacra par une bulle à laquelle se soumit Warham.

Les raisons de ce prélat avaient été si fortes néanmoins, qu'elles inquiétèrent la conscience de Henri VII, malgré la bulle. Sous l'aiguillon du remords, le 23 juin 1505, le dernier jour de la treizième année du prince de Galles, le roi le contraignit au palais de Richmond à protester contre un mariage qui violait la loi de Dieu inscrite dans le Lévitique. Cette protestation ne fut pas signifiée à la princesse et demeura secrète. Elle ne fut pas toutefois sans conséquence. Car, en calmant les terreurs de Henri VII, elle laissa dans l'esprit mobile du prince de Galles un doute dangereux.

A son avénement (1509), Henri VIII avait dix-huit ans, et sa fiancée, qui était sa belle-sœur, en avait vingt-trois.

Beaucoup plus que cette différence d'âge, les différences de caractère et de goût étaient redoutables. Henri VIII avait une prodigieuse exubérance de vie. Il était aussi capable de mal que de bien, et de lui si l'on pouvait tout espérer, on pouvait tout craindre. D'une activité dévorante, déjà docteur non moins qu'amant, il était aussi près d'être le fléau que l'appui, soit de sa femme, soit de l'Église.

Il avait une grande propension à l'exégèse. C'était un commentateur de la Bible et un casuiste. Ses génies de prédilection étaient Aristote, l'un des deux philosophes sublimes de l'antiquité, et saint Thomas d'Aquin, le gigantesque métaphysicien du moyen âge. Ce double enthousiasme de Henri donne la mesure de ses facultés. Il avait une singulière portée et une sérieuse culture. Celui qui sera François Ier, et qui aura le beau surnom de père des lettres, n'était pas l'égal de Henri VIII pour la diversité de connaissances. François avait étudié en prince, et Henri en prêtre. L'un fut un chevalier, l'autre un théologien.

Du reste, Henri s'habillait bien, dansait bien, faisait des armes et domptait un cheval à merveille. Il chassait infatigablement. Il excellait dans toutes les adresses et dans toutes les hardiesses du gentilhomme; mais la Logique d'Aristote et la Somme de saint Thomas se mêlaient à chaque heure, à chaque circonstance de sa vie. Il était aussi prodigue que son père était avare, ce qui est tout dire. Il s'adonnait à la musique presque autant qu'à la dialectique, et il composait des messes pour sa chapelle.

Il recélait dans les profondeurs de son âme des vices pleins de catastrophes. Ces vices, toujours sur le point d'éclater, étaient une vanité âpre, une prétention à l'infaillibilité et une rage de volupté insatiable. La moindre restriction dans l'éloge l'offensait, la plus légère contradiction l'exaspérait, un regard soudain de femme le rendait fou. Toutes ses résolutions, et jusqu'à ses plaisirs, étaient assaisonnés de scolastique. Dès ce temps-là, il était disposé soit à châtier une ironie, soit à clore une discussion, soit à légitimer une maîtresse avec l'aide du bourreau. La hache plus que l'épée devait être l'insigne de sa puissance, l'instrument de son règne. Il était facile de prévoir que si les syllogismes ne lui réussissaient pas contre un obstacle ou contre un adversaire, il emploierait l'acier, et que ce serait là le suprême argument soit de sa politique, soit de sa théosophie.

L'ambassadeur de Ferdinand, le comte de Fuensalida, ne se souciait guère, à la mort de Henri VII, du bonheur de Catherine d'Aragon, la fille de son maître; mais il se préoccupait fort de son mariage. Il se présenta sans retard au palais, et demanda au jeune souverain deux choses: le renouvellement du traité de paix entre l'Espagne et l'Angleterre, puis l'accomplissement immédiat de l'union conclue entre lui, le nouveau monarque de la Grande-Bretagne, et la princesse Catherine. Henri accueillit bien cet empressement de Fuensalida, et déféra la discussion des noces à son conseil.

Elle fut promptement terminée. Warham, archevêque de Cantorbéry, soutint son ancienne opinion. Le roi ne devait pas épouser la femme de son frère. Le Lévitique le défendait; le Pentateuque était formel. Le pape lui-même avait-il bien pu dispenser du droit divin? Fox, évêque de Winchester, répondit que le pape avait jugé, qu'il était le vicaire de Jésus-Christ, et que ce n'était pas à un ministère anglais, en infirmant une bulle romaine, d'oser plus que n'oserait un concile.