II
LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1552.
«Je ne puis m'empêcher, homme accompli, de vous remercier des preuves nombreuses de votre bonté. Si je négligeais ce devoir, on m'accuserait certainement de la plus coupable ingratitude, et je paraîtrais oublieuse et indigne de vos bienfaits. Cependant, par Hercule! je ne m'engage pas dans cette entreprise sans éprouver quelque confusion. L'amitié que vous désirez entre nous, et les empressements continuels dont vous m'avez comblée, exigent plus que de simples remerciements, et c'est bien malgré moi que je ne réponds à tant de faveurs que par de vaines paroles. Ce m'est aussi une grande perplexité, lorsque je découvre en moi-même combien je suis peu capable d'écrire à un homme tel que vous; et, en vérité, je ne voudrais ou n'oserais troubler vos travaux par des discours puérils et frivoles, ni mêler mon langage incorrect à votre éloquence, si je pouvais m'acquitter autrement envers vous et si je ne savais jusqu'où va votre indulgence. Quant à la lettre que j'ai reçue dernièrement de vous, après l'avoir lue et relue (car une seule lecture me paraissait insuffisante), il me semble avoir recueilli par elle plus de fruit de vos excellents préceptes, que de la méditation journalière des meilleurs auteurs. Vous m'exhortez à chercher une foi véritable et sincère en Jésus-Christ, mon sauveur; je m'efforcerai de vous obéir aussi exactement que Dieu le voudra; car la foi étant un présent divin, je ne puis promettre que selon ce qu'il m'accordera; et cependant, je ne cesserai d'intercéder avec les apôtres pour qu'il augmente ma foi de jour en jour. A cette foi, comme vous le recommandez, et avec la bénédiction d'en haut, j'ajouterai la sainteté de ma vie, selon mes faibles puissances. Veuillez en même temps faire mention de moi dans toutes vos prières. Sachez que dans l'étude de l'hébreu, je suis la méthode que vous m'avez si bien exposée. Adieu, que le Seigneur vous protège dans la tâche que vous avez entreprise, et vous conduise heureusement à l'éternité.
«Votre très-religieusement obéissante,
«Jωanna Graia.»
III
LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1553.
«Lorsque nous tardons à remplir un devoir, homme très-érudit, nous sommes irréprochables, s'il n'y a pas négligence de notre part. Je suis bien éloignée de vous; les courriers sont peu nombreux et les nouvelles me parviennent fort tard. Cependant, puisqu'il m'est loisible aujourd'hui de profiter du départ du messager par lequel jusqu'à présent mes lettres pour vous et les vôtres pour moi ont été portées, je ne dois pas remettre à vous écrire, mais m'acquitter de cette obligation le plus promptement possible. Votre autorité chez tous les hommes est si grande, il y a tant de solidité dans vos discours, tant d'intégrité dans vos actions, comme le rapportent ceux qui vous connaissent, que les nations étrangères, non moins que vos compatriotes, sont excitées à vivre saintement, soit par l'ascendant de vos paroles, soit par l'influence de vos mœurs. Je le sais, vous n'êtes pas seulement, comme dit saint Jacques, un ardent prédicateur, un héraut de l'Évangile et des préceptes sacrés de Dieu, vous êtes aussi un ouvrier, un travailleur, et vous montrez dans votre propre vie, que vous joignez les œuvres aux leçons, ne vous trompant jamais vous-même. En vérité, vous ne ressemblez pas à ces personnes qui, contemplant leur figure dans un miroir l'oublient aussitôt qu'elles se sont éloignées, mais vous imprimez profondément la sincérité de vos préceptes et la moralité de vos exemples.—Pour faire de vous un digne éloge, j'aurais besoin de toute l'éloquence de Démosthène et de Cicéron; car vos qualités sont si éminentes que, pour les exprimer, d'un côté je n'aurais pas assez de temps, et de l'autre, une pénétration de jugement, une délicatesse et une force de style bien au-dessus de mon âge me seraient nécessaires. Dieu vous a disposé à la fois pour son royaume et pour ce monde.... Que votre piété parvienne à son but, telle est ma prière journalière au souverain maître, distributeur de tous les biens, et je ne cesserai de l'importuner pour lui demander votre longue vie. En vous parlant de cette manière, je décèle sans doute plus de hardiesse que de prudence, mais vos bienfaits ont été si grands envers moi, vous avez eu tant d'affection en écrivant à une étrangère, en me fournissant tout ce qui est propre à orner et à polir mon esprit, que je serais impardonnable si je ne faisais pas tous mes efforts pour fixer le souvenir de ce que je vous dois. J'espère en outre que vous excuserez une jeune fille ignorante qui ose s'adresser à un docteur, au père de l'érudition, et que vous absoudrez l'inconvenance qui m'a fait ne pas hésiter à interrompre vos graves études par des bagatelles et des puérilités.... Il me reste seulement à vous prier avec instance, très-illustre ami, de saluer cordialement en mon nom, l'excellent Bibliander, ce modèle de savoir, de piété et de dignité, quoiqu'il me soit personnellement inconnu. Il est si distingué par sa science dans notre patrie, son nom est si célèbre par les qualités que Dieu lui a accordées, que je ne puis résister au désir de faire connaissance avec un homme si recommandable par ses vertus et par son zèle, avec un homme qui nous a été envoyé du Christ, si je ne me trompe. Je suis également disposée à faire des vœux pour votre santé. Vous, une des colonnes de l'Église, aussi longtemps qu'il me sera accordé de vivre, je ne cesserai de vous remercier de vos bontés, de vous souhaiter mille prospérités et de prier pour votre bonheur. Adieu, homme très-savant.