Bullinger se retirait par moments en un ermitage qui avait été autrefois une chapelle catholique. Cet ermitage, situé entre Cappel et Bremgarten, dominait une petite vallée étroite, obscure, fendue d'un torrent qui écume dans la profondeur ténébreuse des rochers et des arbres. Il y a sous ce toit délabré deux chambres nues. On y monte par un escalier double dont les marches sont disjointes. L'unique fenêtre qui surplombe la vallée est ouverte dans l'ogive de la vieille chapelle, au-dessus de l'abîme rugissant, avec un balcon de bois, solide ouvrage de quelque artiste de la montagne.
C'est là que Bullinger se recueillait pour ses labeurs innombrables. Il a écrit plus de quarante volumes soit de sermons, soit de théologie, soit de polémique, soit d'histoire. Jean de Muller estime très-haut la chronique de Suisse en quatre tomes in-folio, tracée par le réformateur. Sa correspondance est prodigieuse, comme celle de Calvin. Il répondait aux humanistes, aux rois, aux électeurs, aux landgraves, aux avoyers, au prince de Condé, à Henri VIII, à Christian III, à Sigismond II, à Édouard VI, et à celle qu'il préférait entre toutes les princesses, entre toutes les femmes, à Jane Grey.
Les conversations épistolaires de Bullinger et de Jane s'échangèrent depuis 1551 jusqu'en 1554. Le théologien avait de quarante-sept à cinquante ans, la jeune princesse de quatorze à seize ans seulement.
Voici à peu près complètes trois lettres de Jane:
I
LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, PASTEUR DE ZURICH, 1551.
«Je vous rends aujourd'hui bien des grâces, et tant que je vivrai, je ne cesserai, homme érudit, de vous porter une vive reconnaissance. Mais comment vous la témoigner? Je vois qu'il m'est impossible de répondre à de si grands services, autrement que par la constance du souvenir. Ce n'est pas sans motif que je vous adresse des remerciements bien sincères; car, malgré votre âge avancé, malgré vos importants travaux et la distance qui nous sépare, vous avez daigné vous occuper de moi, qui mérite si peu votre attention. Les lettres que j'ai reçues de vous sont pleines d'intérêt et de savoir. Ce sont des pages d'une trempe peu ordinaire, et loin d'être faites uniquement pour amuser, elles abondent en merveilleuses maximes remplies d'instructions, d'avertissements et singulièrement appropriées à mon âge, à mon sexe, à mon rang. Dans ces lettres, comme dans toutes celles que vous avez composées pour la grande utilité de la république chrétienne, vous vous êtes montré non-seulement un savant du premier ordre, mais aussi un guide habile, prudent et religieux, qui ne peut rien approuver qui ne soit excellent, rien penser qui ne soit édifiant, rien ordonner qui ne soit profitable, et rien faire qui ne soit honnête, consciencieux, digne d'une vertu telle que la vôtre. O combien suis-je heureuse de posséder un tel ami et un aussi sage directeur! Car, selon les paroles de Salomon, «où il y a plusieurs conseils, là est le salut.» Je veux me glorifier d'être attachée par les liens d'une tendre intimité à un théologien aussi onctueux, à un défenseur aussi intrépide des véritables croyances.—A beaucoup d'égards, je suis redevable de grands bienfaits à Dieu, très-puissant et très-bon; mais c'est surtout pour m'avoir accordé, après la mort du pieux Bucer...., à sa place, un ami aussi vénérable que vous, dont le zèle, je l'espère, continuera à exciter mon zèle si je venais à me ralentir, ou si je me sentais disposée à me décourager. Ah! rien ne pouvait m'arriver de meilleur que d'être sous les auspices d'hommes dont on ne saurait assez louer les vertus et que de suivre leurs salutaires préceptes! N'est-ce pas éprouver le bonheur dont jouirent Blésille, Paule et Eustochie, instruites, dit-on, par saint Jérôme, et qui durent à ses leçons la connaissance des vérités sacrées?... Ces femmes illustres sont moins redevables de leur célébrité et de leur gloire, à la beauté de leur visage, à la noblesse de leur race et à leurs grandes richesses.... qu'à l'avantage d'avoir été menées, en quelque sorte, dans le droit sentier par la main d'un homme admirable. Daignez m'accorder une faveur semblable, vous qui n'êtes inférieur à personne en génie, en science et en piété; c'est ce que je ne cesserai de vous demander avec instance. Je peux vous paraître une jeune audacieuse en vous sollicitant avec tant d'empressement; mais quand vous considérerez que je n'ai d'autre motif que le désir de confirmer ma foi en Jésus-Christ mon sauveur, votre bonté et votre expérience ne vous permettront pas de me blâmer. Comme dans un jardin délicieux on cueille les plus charmantes fleurs, j'extrais chaque jour une belle pensée du petit volume (de perfectione christianorum), écrit suivant la pure et vraie doctrine que vous nous avez envoyé dernièrement à mon père et à moi.—J'arrive maintenant aux louanges que vous me prodiguez dans vos lettres; je ne les reçois ni ne les reconnais, parce que tout ce qu'il a plu à Dieu de m'accorder, je le rapporte à lui, et celles de mes actions empreintes d'un caractère de vertu, je les attribue uniquement au souverain Être qui en est le seul auteur. Intercédez-le, ami très-illustre, par vos prières assidues, afin qu'il me dirige toujours dans la même route et que je ne sois pas indigne de sa clémence. Mon noble père vous aurait déjà répondu pour vous remercier à la fois des travaux dans lesquels vous vous êtes engagé et de la courtoisie délicate que vous avez eue de lui dédier votre cinquième décade, si des affaires importantes pour le service du roi ne l'avaient appelé dans les comtés les plus éloignés de l'Angleterre. Aussitôt que ses occupations lui donneront quelque loisir, il se hâtera de vous écrire. Un mot encore: puisque j'ai commencé l'hébreu, si vous pouvez m'indiquer le moyen d'avancer dans cette langue avec le plus de vitesse possible, je vous en saurai un gré infini. Adieu, le plus brillant ornement de la chrétienté; que le Seigneur très-grand et très-bon vous conserve longtemps pour son Église.
«Votre très-dévouée
«Jωanna Graia.»
Cette lettre et les deux suivantes sont écrites avec une rare élégance romaine, d'un style où la grâce qui vient de Jane relève la naïveté universitaire qui vient de ses maîtres. Cette jeune fille, aussi gentille-femme et princesse que savante, parle en se jouant le latin. On dirait sa langue maternelle. On sent qu'elle est à l'aise dans l'érudition comme d'autres le sont dans l'ignorance. Si elle cite la Bible, c'est en hébreu. Elle dit à la manière de Cicéron: «Deus optimus-maximus» et à l'exemple de Platon: «Par Hercule! Par Jupiter!» mêlant ainsi dans une proportion exquise, ce qui est le génie même de la Renaissance, l'antiquité au christianisme, et les traditions aux nouveautés.