Jane demandait la lumière aux vivants, après l'avoir demandée aux grands morts. Elle la demandait au doux Bucer, un diplomate de théologie, qui, malgré ses souplesses et ses dextérités, ne parvint jamais à concilier Luther et Zwingle. Appelé par Cranmer, l'archevêque de Cantorbéry, Bucer fut installé à Cambridge où il professait la paix des sectes. Il était infatigable, et, ses leçons terminées, il passait sa vie dans la bibliothèque. Il ne s'était pas proposé moins que de feuilleter les quatre-vingt-dix mille volumes de l'Université. Enlevé à l'admiration de ses auditeurs par une maladie mortelle, Jane, à qui Cranmer l'avait présenté, le pleura comme l'un des flambeaux éteints de sa jeunesse.

Bucer qui aimait la princesse et qui prolongeait volontiers des conversations littéraires dont il la sentait ravie, lui avait parlé quelquefois de Bullinger, et Vermigli l'appuyant, ils avaient suscité en elle le désir de correspondre avec l'apôtre helvétique.

Quand Bucer lui manqua dans ce monde, Jane écrivit naturellement à Bullinger comme à un ami déjà ancien et comme à un guide.

Bullinger, plus hardi que Bucer, avait dès l'origine préféré Zwingle à Luther et à Melanchthon. Il avait rejeté de la Cène la présence réelle. Calvin, non sans hésitation, s'étant rallié aussi au symbole de Zwingle, la Suisse devint sacramentaire. Il y eut unité de croyance sur le dogme si important de la Cène, ce qui étendit l'influence des principaux théologiens de la Réforme sur tous les Cantons.

Le plus aimé, le plus écouté peut-être, fut Bullinger, qui n'avait jamais vacillé dans sa foi, et qui, disciple direct de Zwingle, n'avait aucune envie contre le calvinisme, bien que ce nom détrônât le zwinglisme, ce premier nom en Suisse du dogme nouveau. Peu importait à Bullinger, pourvu que, sous un nom ou sous un autre, triomphât la vérité évangélique telle qu'il l'avait formulée. Il ne se contentait pas d'écrire, il voyageait et il parlait. Ses missions, qu'il accomplissait à pied, étaient doublement fécondes. Elles l'inspiraient par le spectacle des contrées qu'il explorait en apôtre, et elles conquéraient des foules soit par l'éloquence, soit par le bon sens, soit par les mansuétudes qu'il déployait tour à tour.

Il partait ordinairement de Zurich et longeait son lac d'une extrémité à l'autre, pendant dix lieues. Il pénétrait dans la vallée de Linth jusqu'au petit lac de Wallen, dont il parcourait les rives abruptes, les eaux houleuses, entre un abîme de profondeur et un abîme de hauteur, dans un encadrement de monts d'une élévation de six mille pieds. Quand Bullinger avait prêché les pauvres villages des environs du lac, il s'enfonçait dans les horreurs magnifiques de la contrée des Grisons, et séjournait un peu à Coire.

Il prenait la vallée du Rhin et suivait le fleuve, enseignant les synodes, les populations, se plaisant au murmure héroïque des flots, et gagnant ainsi Bâle. Là, le fleuve et l'apôtre se quittaient. Le fleuve se dirigeait vers Leyde, et l'apôtre, par les gorges les plus sauvages, les plus pittoresques du Jura, s'avançait vers Bienne.

Il y faisait l'œuvre théologique de la Réforme, y conférait parfois dans des rendez-vous avec Calvin, avec Bèze, et visitait pastoralement Berne, se recueillant, discutant, entraînant les esprits et les cœurs.

De Berne, il descendait à Thun. Il faisait le tour du lac sacré entre tous. Il passait plusieurs jours au presbytère d'Oberhofen, en face du Simmenthal, du Stockhorn et du Niesen, au-dessus des eaux bleues et au-dessous des glaciers blancs ou roses, selon les heures. Bullinger, il l'a dit, n'a jamais prié avec plus de ferveur que dans cet horizon, le plus prodigieux peut-être du monde. A quelques centaines de pas du presbytère, on m'a désigné un banc de mousse d'où l'on aperçoit entre deux chalets rouges la Jungfrau immaculée dans ses longs voiles tournoyants. C'est là, sur ce banc, que Bullinger se prosternait devant la hauteur inviolée de ces neiges immuables, et devant les vastes palpitations des eaux que domine la grandeur du Dieu invisible, mais présent, par delà toute la chaîne des monts. «La voix du Seigneur est terrible, disait le réformateur, quand elle tonne entre ces sommets, et cependant combien elle est plus formidable quand elle tonne dans la conscience!»

Du lac de Thun, Bullinger s'en allait silencieusement, diplomatiquement, autour des cités catholiques, par des lacs plus beaux que celui de Gennezareth et par des Alpes plus colossales que le Thabor. Brisé d'émotions religieuses, il s'en revenait à travers les pays protestants, où le pasteur retrouvait la parole avec les néophytes des bords de son lac de Zurich. L'apôtre rentrait pensif dans sa maison, après avoir exhorté, négocié, insinué, soit en plein air, soit dans l'intimité des foyers, soit dans le crépuscule des chalets solitaires.