C'était le temps où il reprenait sa correspondance, où il écrivait à Jane Grey.
Encore une fois, quelle affinité y avait-il donc entre Bullinger, le missionnaire novateur, et Jane, la princesse inspirée, lui toujours en route ou en labeur au milieu des sublimes horreurs de la Suisse, elle toujours en méditation dans les résidences royales, sous les ogives des forêts ou dans les vapeurs des parcs anglais? L'affinité entre eux, ce n'était ni la politique, ni la nature, ni l'art;—c'était la théologie à qui l'un et l'autre, la princesse avec ingénuité, le missionnaire avec science, demandaient le secret de la vie et de la mort, la certitude d'un monde futur et de la providence de Dieu.
L'estime de Jane communique à Bullinger un prestige de plus. Il était par lui-même fort imposant.
Bullinger avait une haute taille. Vêtu d'une sorte de soutane large et d'un manteau à longs plis, il est empreint d'une majesté rustique. On devine sous la simplicité de ce costume sévère un chef d'Église. Son chapeau à grands bords pour recevoir la neige et le givre est retenu, des oreilles au bas du menton, par un cordon de cuir. Ce détail révèle les habitudes du ministre. Il vit dans une tempête de frimas. Il est le berger des âmes par les montagnes. Il prêche entre les précipices, au bruit des torrents et des avalanches. Sa barbe fouettée par le vent annonce quel est son apostolat. Son bâton ferré raconte ses missions. Son front de granit brave les intempéries et les excommunications. Ses narines ouvertes respirent les rafales de l'Oberland. Ses joues sont hâlées par toutes les saisons. Ses yeux, qui montent des Lacs aux âmes et des âmes au ciel, électrisent de leurs regards étincelants la multitude. Sa bouche verse la parole patriarcale, le verbe biblique, avec la fécondité d'une source de la Blümlisalp. Rien ne lui résiste. Il est le maître des esprits et des cœurs. Il persuade, il touche, il convertit. Il rétablit la doctrine partout où elle chancelle. Après avoir prêché les pâtres, il prêche les prédicateurs et il les soumet. Le successeur de Zwingle est cher aux princes, aux princesses, aux peuples, et sa forte main grave la loi que ses lèvres ont prouvée dans des luttes triomphantes.
Toute cette attitude et toute cette physionomie sont d'un théologien alpestre et d'un fondateur deux fois républicain, en politique et en religion. Jusqu'aux souliers à clous de ce portrait agreste ne me déplaisent point; ils rendent le réformateur solide, ils ne le rendent pas lourd.
Jane avait tracé de sa main au bas du portrait de Bullinger ces mots, dont le Pentateuque peint Moïse: Homo Dei, un homme de Dieu.
C'est ainsi que la jeune princesse considérait les théologiens et les humanistes. De là ses hommages, ses admirations. Tous étaient flattés et buvaient comme le nectar olympien les éloges sincères de Jane. Elle eut non-seulement avec Bullinger, mais avec Aylmer, Ascham, Cranmer et d'autres encore une correspondance fort active de 1551 à 1554. Ce fut une période très-studieuse pour la jeune fille. Elle approfondit les littératures grecque et latine, elle commenta Platon, se perfectionna dans l'hébreu, dans l'italien et dans le français, Elle s'appliqua de plus en plus à la théologie, sans dédaigner la politique au centre de laquelle elle vivait. Toutes ses préférences étaient néanmoins aux choses éternelles et aux hommes qui les représentaient.
Cependant une ligne d'Aylmer dans une lettre datée d'octobre 1552 me semble fort importante. «Lady Jane, dit-il, est animée du même zèle pour les anciens; ses progrès continuent, malgré quelques langueurs.»
Cette ligne n'annoncerait-elle pas la révolution qui s'accomplissait en Jane Grey et que son précepteur remarquait, mais ne pénétrait pas?
Quelles étaient ces langueurs? comment se produisaient-elles?