Jane n'avait qu'une ennemie, la princesse Marie qui lui en voulait à cause de ses opinions religieuses. La princesse Élisabeth était plus propice à l'héritière de Bradgate; mais elle était jalouse et ce n'était pas sans raison: car Jane Grey, qui avait tous les jeunes lords de l'Angleterre pour admirateurs, tous les réformateurs, tous les humanistes pour enthousiastes, avait pour ami sincère le roi. Édouard VI n'était content que lorsque Jane était à la cour. Il la préférait à ses propres sœurs.
C'était un prince adolescent qui rappelle François II et dont la faible tête ne pouvait non plus soutenir la couronne.
Il n'était pas né viable. Sa mère, Jeanne Seymour, l'avait conçu dans la peur et lui avait communiqué cette pâleur qui couvrit son visage lorsqu'elle apprit le supplice d'Anne Boleyn, qu'elle devait remplacer.
Le jeune prince fut toujours maladif, dès le berceau. Sous ses défaillances il retenait la beauté délicate des Seymour dont sa mère avait eu l'éclat. Édouard ressemblait aussi à son père, dont il avait les cheveux blonds et les yeux bleus, mais les cheveux sans le hérissement et les yeux sans la férocité. Il était au contraire caressant. Son amitié pour sa cousine Jane Grey lui donnait un agrément de physionomie, d'accent, d'attitude, qui ajoutait beaucoup d'expression à son front pur, à ses joues ovales, à sa bouche souriante.
Ce prince, d'une complexion si débile, d'une âme si affectueuse sans passion, portait bien sa pelisse de velours bordée d'hermine, son ordre de la Jarretière, sa toque ornée de perles d'où retombait une plume blanche. C'était un gentilhomme qui eut été un bon et beau monarque, avec un peu plus de sang dans les veines. Des généreux instincts de la vertu, de la science, il avait la grâce; il n'en avait pas la force. Ni la santé ni le caractère n'avaient noué cette organisation étiolée, et ni la nature ni l'éducation n'avaient fixé ces facultés flottantes. Cette destinée de roi coulait lentement entre les fleurs comme un filet de ruisseau dont les flots très-limpides tarissent à quelques milles de sa source.
Pendant son séjour à Bradgate, le duc de Northumberland prévoyait la fin prochaine d'Édouard VI, et il songeait probablement déjà dans les mystères de son âme à faire de Jane Grey sa belle-fille et sa reine.
J'ai vu à Londres une estampe ancienne qui représente les trois Dudley. Cette estampe est saisissante.
Le vieux Dudley, le duc de Northumberland, le dictateur d'Édouard VI et de tous les siens, est représenté sous son harnais de guerre. Il est bardé d'acier. Sa tête, coiffée d'un casque et en partie cachée, ne laisse entrevoir qu'un bec sanglant et des yeux durs de faucon. Ses mains, dans des gantelets très-affilés, ont l'air de serres humaines qui s'avancent pour arracher le sceptre. C'est le sceptre qu'il veut, soit pour Dudley son fils puîné, soit pour Guildford son plus jeune fils.
De son cadre, il paraît dire à Robert Dudley, depuis comte de Leicester, et à Guildford ce qu'il leur dit réellement:
«Toi, Guildford, attache-toi à Jane Grey; je l'instituerai notre reine....