«Toi, Robert, si j'échoue, tu pourras gouverner plus tard l'Angleterre en t'attachant de ton côté à la princesse Élisabeth.»
Ses deux fils furent aimés comme le souhaitait le duc de Northumberland.
Robert Dudley est plus beau que son père, et pourtant il lui ressemble. Il garde dans les splendeurs de son visage je ne sais quoi d'égoïste, d'impitoyable, d'aquilin. C'est un favori féroce, né pour charmer une reine et pour dévorer un royaume.
Guildford rappelle son père et son frère, mais dans des suavités étrangères à cette race. Ce n'est plus un homme de sang, de rapine; c'est un homme de cour et de cœur. Il est brave et un peu faible, très-élégant, soumis à son père et sans nulle ambition. Son nez est d'une finesse exquise, ses yeux d'une lueur passionnée, ses lèvres, sous une moustache blonde, balbutient des mots de tendresse. Guildford est le type de l'amant et du gentilhomme. Ah! que la physionomie est infaillible! Quand le peintre a donné son coup de pinceau, l'historien peut presque toujours donner hardiment son coup de burin.
Si les circonstances eussent mis Robert et Guildford Dudley sur le chemin l'un de l'autre, d'après ces portraits, les deux frères eussent été l'un Caïn et l'autre Abel.
Jane choisit Abel, c'est-à-dire Guildford, le plus jeune et le plus doux des Dudley. Son amour se rencontra avec l'amour de Guildford et avec l'ambition du duc de Northumberland. Jane fut transformée. Ni la famille, ni le monde, ni Édouard VI, ni les jeunes lords, ni les réformateurs, ni les humanistes, ni même Bullinger, ce mage alpestre, lointain et d'autant plus puissant, ne l'absorbèrent désormais. Le jour, elle regardait couler les flots ou frémir les feuilles;—la nuit, elle ouvrait sa fenêtre et contemplait les étoiles. Elle négligeait pour un chant d'oiseau les versets des prophètes. A toutes les heures, elle rêvait au lieu de penser. Les hommes graves lui inspiraient toujours du respect; elle les interrogeait, mais elle n'écoutait plus leurs réponses comme autrefois. Son cou se penchait comme un lis, son haleine exhalait de tièdes et mélancoliques soupirs. Elle avait trop remarqué un jeune homme dont par pudeur elle écartait l'image, mais dont l'image obstinée la poursuivait. Guildford Dudley, un roseau flexible, un esprit novice, un adolescent comme elle, un adolescent qui rougissait au premier mot, qui ignorait la femme, et la nature, et lui-même: voilà son maître, son roi, son Dieu. O puissance de l'amour! fatalité adorable!...
Tous ces essaims de doctrines qui se succèdent soit par la philosophie, soit par la réforme, de Platon à Bullinger, Jane Grey les avait entremêlés à sa vie. C'étaient des troupes ailées d'idées chastes, de causes providentielles, de théories transcendantes qui descendaient immatériellement du ciel et qui chantaient dans le beau front de Jane comme dans un nid. Or, il arriva qu'un jour les colombes s'envolèrent, les aspirations s'assoupirent. La vie passa du cerveau dans le cœur de la jeune fille, s'y alluma et remplit de feu sa poitrine, de sorte que l'amour brûla cet ange autant que la science l'avait éclairé.
Ce qui était lueur en elle devint flamme: il n'y avait plus que Guildford. Jane cessa d'être une muse; elle fut une femme, la proie de l'amour.
C'était sa saison charmante. Durant cet automne de 1552, à Bradgate, la princesse était, comme disait Wyatt, «en son avril.»