La duchesse de Vendôme pleura entre le fauteuil de son père Henri d'Albret et le berceau de son fils Henri IV. La duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers, ne fut pas moins attendrie. Elle écrivit à Mme de Montaigu une lettre que le premier j'ai publiée dans l'Histoire de Marie Stuart et qui manifeste dans Diane le don du style autant que le don des larmes. «Madame, dit-elle, l'on me vient d'apporter la relation de la pauvre jeune reine Jane, et ne me suis pu empescher de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à ce supplice. Jamais fut-il si accomplie princesse? Hélas! voyez ce que c'est souvent de monter au dernier degré, qui ferait croire que l'abîme est en haut.»
La France, l'Allemagne, la Suisse s'indignèrent; l'Angleterre, livrée à la réaction espagnole et catholique, gémit. Les juges de Jane Grey subirent toutes les tortures mystérieuses de la conscience. Morgan, qui les avait présidés, revoyait nuit et jour le fantôme sanglant de la princesse. Il expira sous cette vision obstinée, dans un désespoir entrecoupé de folie.
Jane n'eut pas le temps, mais elle aurait eu l'intelligence et la volonté de fonder l'Angleterre en lui donnant pour loi le protestantisme, pour politique le gouvernement parlementaire, pour carrière immense l'industrie, pour messagère et pour sauvegarde la marine, une marine ailée et armée sur toutes les mers, une marine supérieure elle seule aux marines du monde entier! Ce sera l'œuvre d'Élisabeth. Moins femme que Jane Grey, d'une nature moins féconde et moins noble, Élisabeth eut pour compensation la fortune, qui suffira à faire d'elle la plus grande reine et même le plus grand roi de l'Angleterre.
Jane, elle, n'appartient pas uniquement à son île: par la variété de ses prestiges, par la jeunesse, par la grâce, par la science, par la beauté, par les revers, par la tendresse, par les hautes faveurs et par les tragiques retours du sort, elle appartient à l'humanité tout entière. Elle reporte l'imagination à ces jeunes têtes sur qui s'amoncelèrent les espérances et qui tombèrent prématurément. Drusus, Marcellus, Germanicus et ce fils de Vespasien, les délices trop rapides des peuples: voilà ce que Jane Grey rappelle invinciblement. Aussi, comment ne pas s'écrier avec Aylmer, lorsqu'il apprit l'affreux supplice: «Joanna, breves «et infaustos «generis humani» amores!» Jane, les courtes et malheureuses amours du genre humain!
Tel est, ciselé d'avance par Tacite lui-même, le cadre antique où brillera désormais et à toujours la figure immortelle de Jane Grey.
Le sang de cette princesse a rejailli sur Marie Tudor, qui en est demeurée plus hideuse dans tous les siècles. Ce n'est que justice. Marie Tudor, qui tua sa cousine comme hérétique et comme séditieuse, avait défendu de prier pour Henri VIII son père, sous prétexte qu'il était schismatique. Voilà ses sentiments de famille. Elle qui fit trancher tant de têtes échappa au talion: elle ne fut pas décapitée. Mais le châtiment la visita par des voies indirectes. Elle ne fut pas mère. Épouse et reine, elle fut méprisée et abhorrée. Délaissée, presque répudiée, les exécutions des bourreaux furent ses seuls et amers plaisirs. Son unique théâtre était la Tour de Londres, Cirque odieux des Tudors, Colisée gothique dont la hache fut la bête féroce infatigable et insatiable. Dédaignée de Philippe II, Marie régna vieille fille plutôt que femme, dans la fête des supplices et dans les tourments de sa couche vide. Elle ne fut aimée de personne.
Lady Jane Grey, au contraire, fut adorée. Elle reçoit une sorte de culte à plus d'un foyer de son île et du monde. Ses portraits sous les cottages, ses statues au milieu des parcs, multiplient son souvenir et le conservent, comme je voudrais l'avoir sculpté ici, dans sa blancheur inviolée. Nulle mort ne surpassa en grandeur la mort de cette princesse; nulle vie n'égala sa vie en pureté, en poésie, en droiture, en élévation intellectuelle et morale.
Jane Grey représenta, dans la Renaissance, par un doux génie et une intime vertu le protestantisme et la philosophie. Elle fut une muse aristocratique, chrétienne et platonicienne, avant d'être une sainte du martyre. Elle montra, aussi bien qu'un sage, quelle chose fortifiante est la foi en Dieu, à l'heure suprême, et comment le spiritualisme peut faire d'un billot un bon chevet pour mourir.
FIN.