La princesse fit une pause, pressa fortement son livre de piété en joignant les mains et reprit à plus haute voix:
«Mylords, et vous bon peuple, je vous conjure d'être mes témoins que je meurs en chrétienne, déclarant que j'ai la confiance d'être sauvée par la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, et non par mes propres œuvres. Et à cette heure que je suis en vie et en repentir, je vous supplie de prier avec moi et pour moi.»
Quand elle eut ainsi déchargé sa conscience trop scrupuleuse, lady Jane sembla transfigurée. Elle renoua en elle-même sa prière habituelle; et cette prière était un chant. Elle chantait, la noble princesse, à la manière des cygnes qui, étant devins, selon l'antiquité, chantent dans l'agonie parce qu'ils savent où ils iront.
Le courage de Jane Grey croissait à mesure que l'aiguille courait sur le cadran. Elle n'avait pas encore dix-sept ans révolus. Elle était belle d'un éclat de beauté matinale. Ses traits étaient d'une distinction exquise. Son teint avait la fleur de l'adolescence. Elle brûlait d'un amour légitime, elle ne doutait pas de l'immortalité. Elle croyait fermement que le trépas allait lui rendre pour l'éternité tout ce qu'elle avait aimé et perdu ici-bas. L'ardeur de ces grands sentiments et de ces grandes idées donnait à son visage une expression si radieuse, que d'après la tradition, la Tour, cette forteresse ténébreuse, en resplendit toute de la base au sommet.
Jane ayant épuisé les préliminaires du supplice, s'agenouilla et récita dévotement le psaume: Miserere nobis, Domine. Dès qu'elle se fut relevée, elle refusa le secours du bourreau pour se déshabiller à demi et elle accorda à ce meurtrier légal le pardon qu'il sollicitait d'elle. La princesse, s'étant retirée un peu à l'écart, accepta l'aide de ses deux compagnes et dénoua sa robe, raconte un contemporain, comme pour aller dormir. Elle ôta ensuite ses gants, qu'elle donna avec son mouchoir, son collier et son fichu à mistress Tylney. Se rapprochant alors du bourreau, elle tendit son livre à Thomas Bridges, frère du lieutenant, et s'agenouilla de nouveau sur la paille fraîche dont l'échafaud était semé. Elle eut une minute de vertige. Ce billot, qui offusquait probablement sa dernière prière lui fut en horreur. Elle s'informa auprès de l'exécuteur s'il ne pourrait pas l'écarter un instant. «Non, madame, répondit l'homme, cela ne se fait pas.—Que la volonté de Dieu s'accomplisse donc sur moi!» dit-elle, et se bandant les yeux elle-même, elle dit encore en cherchant au hasard le billot: «Où est-il?» Quelqu'un le poussa à sa portée. Elle le toucha, dit au bourreau: «Dépêchez-moi vite!» et à Dieu: «Me voici, Seigneur; je remets mon esprit entre vos mains.» Puis elle posa humblement dans l'échancrure du billot son cou flexible. Le bourreau l'abattit sous l'acier. Les assistants, et parmi eux Antoine de Noailles, ambassadeur de France, furent étonnés de l'abondance de sang qui courut sur l'échafaud (12 février 1554).
L'émotion fut profonde, mais silencieuse. Un mot, un geste, un soupir, eussent été notés comme des attentats. L'effroi étouffa dans les poitrines la douleur universelle.
Sur le soir, le corps de la princesse, transporté aussi dans un char à la chapelle de Saint-Pierre, fut descendu près de celui de lord Guildford, au fond d'un tragique caveau nuptial, tandis que les deux âmes nageaient ensemble parmi les étoiles du ciel de Dieu.
Onze jours après, le duc de Suffolk, père de Jane Grey, puis successivement lord Thomas Grey, son oncle, sir Thomas Wyatt et un grand nombre de leurs partisans furent exécutés. Mais tous ces supplices ne consternèrent pas autant l'Europe que le supplice de Jane.
Ce ne fut qu'un cri dans toutes les cours.