«Puisque vous avez désiré qu'une malheureuse femme écrivît dans un recueil si remarquable, bon lieutenant, je vous demande, comme amie et comme chrétienne, de ne pas vous fier à votre propre jugement, mais d'avoir recours à Dieu.... Vivez pour mourir, afin que, par la mort, vous puissiez acquérir la vie éternelle; souvenez-vous de Mathusalem, qui, selon l'Écriture, était l'homme le plus âgé qui eût existé, et qui finit cependant par mourir; car, d'après l'Ecclésiaste, il y a un temps pour naître et un temps pour mourir, et le jour de notre mort est meilleur que le jour de notre naissance.

«Dieu m'est témoin que je suis votre

«Jane Dudley.»

Sir John Bridges n'avait jamais fait son devoir de lieutenant de la Tour avec autant d'aversion que dans cette mémorable circonstance. Après s'être concerté avec sir John Gage, il s'approcha de lady Jane, moins en chef militaire qu'en serviteur.

L'auguste captive agréa les excuses que balbutiait Bridges et se montra disposée à tout. Il franchit alors la porte et s'avança le premier avec deux autres officiers. La prisonnière venait immédiatement, appuyée sur une de ses femmes, qui sanglotaient toutes deux. Ses gardes fermaient l'escorte. Jane arriva par de sombres corridors et de tortueux escaliers à la grande cour. Ni les cloches qui sonnaient, ni l'appareil sinistre de la forteresse, ni les postes armés, ni les licteurs féodaux qui la précédaient, ni la hache ni le bourreau qu'elle apercevait au loin ne la troublèrent un instant. Mais sa sérénité l'abandonna entièrement à quelque distance du gazon de la Tour où son échafaud était dressé. Un incident plus lugubre mille fois que cet échafaud la secoua soudainement comme la bise secoue une feuille. Elle rencontra le char ruisselant et recouvert d'un drap rouge qui ramenait à la chapelle de Saint-Pierre les restes mutilés de lord Guildford! Il y eut une courte halte que la princesse interrompit en accélérant le pas d'un mouvement convulsif. La voiture roula lentement vers la chapelle, tandis que Jane se hâtait vers la pelouse où sont maintenant les cailloux noirs vis-à-vis de la tour blanche. «Cher Guildford, s'écria Jane, je vais te rejoindre. Ce vil char ne contient que la plus infime partie de toi-même. La meilleure est en Dieu. Il me convie, ce grand Dieu, à des noces éternelles, et nul ne séparera ce qu'il aura réuni dans son sein.»

Jane, par un puissant effort et par la certitude prompte du sépulcre, retrouva son calme héroïsme. Elle qui avait gravi tremblante les degrés du trône, elle monta en souriant les degrés de l'échafaud.

Elle rassembla et concentra ses pensées. Elle accoutuma peu à peu ses yeux à tout ce qui l'entourait, aux tentures, à la paille du parquet, aux gardes, à la hache, au billot, à l'exécuteur, aux formes sinistres du monument féodal, enfin aux privilégiés, soit de l'aristocratie, soit du peuple, dont on n'avait pas déçu la curiosité. Son auditoire était moins vaste dans l'intérieur de la Tour que ne l'avait été celui de Guildford à l'Esplanade.

Avant de s'adresser à cet auditoire très-redoutable, quoiqu'il ne fût pas tumultueux, Jane se tourna vers Bridges et lui dit: «M'est-il permis de parler?—Oui, madame, et à votre gré,» répondit le vétéran.

Lady Jane alors affronta l'auditoire attentif.

«Mylords, et vous bon peuple, ma sentence est équitable, non pas que j'aie usurpé l'autorité royale volontairement; mais j'ai consenti par entraînement à un acte coupable. En cela j'ai violé la loi et je mérite d'être punie par la loi. Mes juges ont présumé que j'avais adhéré librement. J'ai péché, il est vrai, en vivant selon les vanités du monde et Dieu m'inflige la mort avec justice. Je ne me plains pas; je remercie au contraire mon Rédempteur de m'avoir ménagé le temps d'expier mes fautes.»