Voilà Marie Tudor, illuminée d'un de ces éclairs de l'histoire qui dissipe les erreurs autour d'un personnage, à la manière du jour lorsqu'il dissipe les ténèbres! Oui, voilà Marie Tudor, l'élève de Rome et de l'Espagne, la femme que l'on cherche encore à réhabiliter par un de ces paradoxes déplorables qui ne blessent pas moins l'équité que la vérité. Je n'appuierai pas. Je ferai remarquer seulement que si Feckenham, en offrant à Jane Grey la vie pour la conversion, pouvait être de bonne foi, Marie certes tendait un piége.

Jane n'y tomba pas: l'apostasie l'épouvantait plus que la mort. Par le courage de sa conviction, elle ne sauva pas moins son honneur devant les hommes que sa droiture devant Dieu.

C'était le 12 février 1554. Jane, de son lit, parla d'une voix amicale à ses deux compagnes, s'informa de leur santé, et leur désigna la robe, le bonnet, le collier, le fichu, le mouchoir, les gants et le livre convenables à la funèbre solennité. Ces détails de toilette furent préparés sous sa direction. Elle s'habilla ensuite. Sa physionomie, toute recueillie dans un mystère, n'avait que plus de charme; des lueurs d'âme en sortaient par intervalles comme d'une belle nuée. Quoique attentive à tout et affectueuse pour ses femmes, pour mistress Tylney particulièrement, on devinait qu'elle flottait dans un dialogue intérieur, et que sa conversation était déjà dans le ciel.

Son père, le duc de Suffolk, avait été ramené à la Tour. Son mari allait être décapité avec elle. La reine avait d'abord décidé que lady Jane et lord Guildford seraient exécutés ensemble devant la foule. Mais les ministres ayant insisté dans le conseil sur le péril d'une exécution simultanée qui serait peut-être assez pathétique pour communiquer à la multitude une pitié séditieuse, il fut résolu que Guildford seul serait frappé en public.

Quelques heures avant le supplice, il eut l'autorisation de demander à Jane une dernière entrevue. La pauvre princesse fut profondément bouleversée. Elle hésita, mais elle répondit bientôt que Guildford et elle s'aimaient trop pour s'exposer à un tel danger d'attendrissement. «Lui surtout, dit-elle au messager, aura besoin de tout son courage devant les spectateurs plus nombreux que les miens, et je ne veux pas l'amollir. La plus grande preuve de mon amour, je la lui donne aujourd'hui, qu'il le sache bien.»

Lord Guildford comprit le stoïcisme de sa femme. Il s'y associa. «Sans cette prudence, dit-il, j'aurais pu être faible; maintenant je suis assuré de mourir comme il sied à un Dudley.» Il tint parole. Lorsque Guildford, conduit par Thomas Offleie, l'un des shérifs de la Cité, passa sous le pavillon de maître Partridge, la malheureuse Jane tressaillit au bruit des soldats, mais se ranimant dans une élévation religieuse, elle courut à sa fenêtre et, de là, contemplant le lamentable cortége de deuil, elle échangea un regard avec l'amant de son cœur. Lord Guildford fut fortifié par ce regard. Il ne chancela point dans sa marche avec Offleie jusqu'à l'Esplanade. Avant de la gravir, il avait reconnu quelques-uns de ses amis, entre autres sir Anthony Browne et sir John Throckmorton. Il leur serra la main à tous et parvint bravement à l'échafaud. La dignité de son attitude et sa présence d'esprit témoignèrent de son abnégation. Il salua le peuple, et, réclamant les prières de chacun, il subit sa peine en gentilhomme, sans forfanterie comme sans défaillance.

Guildford Dudley décapité, les shérifs se rendirent auprès de sir John Gage, chevalier de la Jarretière et constable de la Tour. Il y avait une alliance entre lord Guildford et lui, ce qui empêcha peut-être Gage de mener Jane Grey à la place de l'exécution. C'était assez pour lui d'annoncer à la princesse que c'était le moment fatal et que les shérifs attendaient. Jane observa l'affliction empreinte sur les traits de sir John, qui n'avait cessé de lui prodiguer les plus affectueux égards. Elle lui fit un signe de tête bienveillant, comme à un loyal officier qu'elle dégageait de la responsabilité d'une telle mission et qui au contraire en était navré. Gage s'inclina et, dans sa gratitude, il sollicita de Jane un souvenir. La princesse prit ses tablettes, en déchira une page et y grava ces mots:

«La justice des hommes va s'exercer sur mon corps; mais la miséricorde de Dieu se déploiera sur mon âme.»

Elle remit le feuillet à sir John Gage et lui dit qu'elle était prête.

Ce fut sir John Bridges, le lieutenant de la Tour, qui devait être le guide de la princesse dans le fatal trajet. Ce farouche geôlier avait accablé Wyatt d'objurgations; il fut tout autre pour la princesse. L'intrépide douceur de la prisonnière dompta en lui la rudesse du soldat. «Elle est plus brave qu'un capitaine,» s'écriait-il. Il conserva toujours pieusement un recueil de prières où la princesse avait tracé pour lui ces lignes: