Tout émue par cette lettre, Jane continua de monter sur les ailes de l'âme jusqu'aux sommets de Dieu. Elle se réfugia dans les mystères de ce grand Dieu, s'y plongea et s'y replongea, emportant avec elle dans l'infini tout fardeau mortel. Elle composa une prière admirable, où elle répandit les trésors de son cœur. Sa dernière nuit, la nuit du 11 au 12 février, était écoulée à demi lorsqu'elle posa la plume. Avertie par mistress Tylney, elle se déshabilla et se coucha pour réparer ses forces et pour soutenir les fatigues du lendemain.

Je connais d'Holbein, le peintre incomparable de Jane Grey et de presque tous mes personnages, l'esquisse d'une jeune femme étendue dans l'ombre d'une alcôve. Les traits ne sont qu'indiqués. Le corps souple repose dans une courbure indescriptible. Il est enveloppé d'un chaste manteau et d'une large robe dont les plis sont pudiquement ramenés sur les pieds immobiles.

Pourquoi ce dessin, à peine formé, me rappelle-t-il Jane Grey et sa nuit suprême? Je ne sais, mais il me les rappelle.

Cette rapide esquisse est pour moi une évocation d'un saisissement inexprimable. Jane, au milieu de son rêve de captive, s'y enchante des délices d'un monde meilleur, et son imagination religieuse lui découvre du fond de son cachot le ciel ouvert.

Dans cette nuit où nous sommes, dans cette nuit du 11 au 12 février 1554, qui fut la dernière de Jane Grey, la Tour de Londres, si l'on en croit la légende, chancela sur ses bases; les pavés et les pelouses du monument lugubre furent souillés d'une rosée rouge; une hache d'acier poli se dessina funèbrement dans les airs, au-dessus de la loge de maître Partridge, où Jane Grey était détenue. C'est ainsi que la sensibilité populaire traduisait en images l'arrêt imposé par Marie Tudor.

Cependant Jane se réveilla toute magnanime: rien n'inspire comme la conscience. L'héroïque princesse eut raison de ne pas céder par peur aux théologiens de Marie; si elle eût fléchi, la reine, après l'avoir flétrie, ne l'aurait pas moins tuée. Il faut lire dans les papiers Granvelle (tome IV) la lettre de Simon Renard à Charles-Quint. L'ambassadeur approuve l'intention inébranlable de Marie et l'y confirmerait si la reine était indécise, mais elle ne l'est pas.

Voici ce petit fragment de correspondance, qu'on n'accusera pas d'ambiguïté. Le diplomate est d'une netteté terrible.

Londres, 8 février 1554.

«Sur le commandement de la reine Marie, l'on tranche mardi la teste à Jane de Suffolk.

«Plusieurs prisonniers ont écrit à la reine pour miséricorde: mais elle est déterminée de pousser ses affaires par justice et de incontinent leur faire couper le cou.»