Au moment suprême de toutes les détresses de Wolsey, sur le bord de sa tombe, lorsqu'il était prisonnier d'État, et que Henri VIII lui avait extorqué Hampton-Court, York-Palace, ses richesses artistiques, sa vaisselle, son argent, ses pensions, les revenus de l'évêché de Winchester, le cardinal était encore le plus grand personnage de l'Angleterre. Dans son château de Cawood qu'il habita les deux derniers mois de sa vie, il lui restait cent quatre-vingts officiers ou domestiques à ses gages.
Le monde était toujours en admiration, mais lui, le prélat, était désabusé. Il savait que son feuillage se flétrissait de minute en minute; il n'avait plus de séve.
Wolsey était au monastère de Leicester, le 26 novembre 1530. Le lendemain, dans l'intervalle de ses crises, il contempla les arbres du parc vers la direction de la forêt de Charnwood, voisine du couvent. Il y avait erré autrefois avec ses élèves, les jeunes marquis de Dorset, lorsqu'il était leur précepteur au château de Bradgate, le futur berceau de Jane Grey. «Ah! dit le cardinal, j'étais joyeux à Bradgate, quoique je fusse un bien petit compagnon. Je poursuivais dans la forêt plus de songes que de gibier. J'avais tous les honneurs devant moi et je les ai derrière moi maintenant. Je ne retournerai plus dans l'Éden d'Adam où j'avais enfoncé mes tentes, et ce n'est pas un archange qui m'en barre le sentier, c'est le bourreau de la Tour avec sa hache.»
Le cardinal, au lieu de monter son rêve, le redescendait lugubrement. Lui, qui avait aspiré au Vatican pour demeure et à l'univers pour royaume, il gisait dans une étroite cellule et il allait glisser dans une fosse plus étroite encore. Les chênes qu'il avait vus dans sa jeunesse et dans leur printemps, il les revoyait dans son agonie et dans leur hiver, pareils à des squelettes.
Le 28 novembre, au crépuscule du soir, Wolsey demanda l'heure à Cavendish, à ses domestiques et aux frères. «Huit heures, lui fut-il répondu—Non, pas encore, reprit-il: à huit heures vous n'aurez plus ni maître, ni hôte.» Le 29, au matin, il respirait toujours. Ayant entrevu Kingston, il lui dit: «Soyez auprès de Sa Majesté l'interprète de mes sentiments. Qu'elle daigne se ramentevoir ce que je lui ai conseillé au sujet de la bonne reine Catherine, et elle me rendra justice. Le roi est un prince opiniâtre. Puisse-t-il ne pas mépriser tout frein. Plus d'une fois je me suis humilié jusque dans la poussière, afin de modérer ses passions, et c'était vainement. Ah! si j'avais servi mon Dieu comme j'ai servi mon roi, je serais plus tranquille.»
Ici des spasmes violents interrompirent le cardinal qui s'écriait par instants: Jésus, Jésus! Enfin, il regarda d'un fixe regard Kingston, les frères du couvent, les serviteurs de son infortune, et ce regard se reposa sur Cavendish. Ce fut la récompense de cet infatigable ami qui avait quitté sans murmure, pour son vieux maître suspect, femme, mère, enfants et foyer. Il s'était penché tendrement sur la main de Wolsey et il la baisa pendant que le cardinal expirait. Il aida ainsi cette main crispée du prélat à tourner le feuillet redoutable au delà duquel est le mot éternel. Le vent gémissait et les corbeaux croassaient dans les ifs et dans les sapins. La neige tombait à flocons sur la forêt de Charnwood, sur le château de Bradgate et sur le cloître de Leicester.
On habilla en toute hâte ce pauvre cadavre qui avait été Wolsey. Toutes les fenêtres furent ouvertes à la bise froide de la saison. La putréfaction du cardinal était horrible. On le laissa peu sous son catafalque, sous sa mitre d'or, sous sa robe écarlate, avec sa crosse de légat et son anneau pastoral. Le frère médecin du cloître déclara qu'une épidémie était imminente, si l'on ne s'empressait d'inhumer le prélat. Le 30 novembre, le cardinal dormait son dernier sommeil dans un triple cercueil au fond d'un des caveaux de l'abbaye.
Ce parvenu audacieux avait été cupide, débauché, pervers dans sa colossale personnalité. Il eut cependant une sorte de patriotisme. Semblable en cela à tous les ministres de fortune, Wolsey voulait la suprématie de son maître et de son pays, mais il voulait cette suprématie royale et nationale en la subordonnant à la sienne propre. Sa politique était de soumettre l'Europe à l'Angleterre, l'Angleterre à Henri VIII et Henri VIII à Wolsey, qui gouvernerait son siècle anarchique et féodal avec le génie de l'unité.
Le visage du cardinal était fort compliqué. Ses yeux plongent au loin, son front est dominateur, sa bouche fine, fière, oratoire à la fois et diplomatique.