De tous les portraits que j'ai vus de Wolsey, le plus remarquable est un profil en marbre. Ce profil, qui n'a pas reproduit les mille nuances de cette physionomie mobile, en a conservé les linéaments simples et majestueux. Cette ressemblance sculpturale laisse dans l'imagination le type d'un Richelieu britannique, moins héroïquement positif, prudent et ferme que le Richelieu français, mais plus imposant par l'essor d'une ambition inassouvie dans son île, d'une ambition aussi haute que le dôme de Michel-Ange, aussi vaste que Rome et le monde.

Les frères du couvent répandirent que saint Pierre avait consolé le cardinal à son chevet et lui avait dit: «Voici les clefs. Tu ne les as pas reçues au Vatican, mais je te précéderai avec elles et je t'ouvrirai les parvis du ciel.» Les protestants, déjà nombreux, affirmaient que c'était Satan, et non saint Pierre, qui avait visité le cardinal. C'est le diable lui-même, racontaient-ils, qui a assisté le prélat, qui lui a arraché l'âme du corps, et qui l'a emportée dans un tourbillon de fumée.

Depuis cette mort, dans les villages des environs du couvent de Leicester et du château de Bradgate, on crut généralement à l'une ou à l'autre de ces interprétations populaires, selon qu'on était catholique ou protestant. L'ancien précepteur des marquis de Dorset devenu légat, chancelier et cardinal, n'était plus qu'une légende pour tous. Les paysans de Bradgate tinrent longtemps encore pour certain qu'il revenait sous la forme d'un spectre rouge, et que, de minuit au petit jour, il se promenait à l'amble de sa mule, par la forêt de Charnwood.

Jane Grey, vingt ans après les obsèques du cardinal, disait à Aylmer: «C'est offenser Dieu que d'admettre de telles superstitions.—Sans doute, répondait le bon docteur. Votre père a fait mieux que cela en recueillant plusieurs des domestiques du prélat.» A la mort du cardinal, beaucoup de ses serviteurs, en effet, furent dénués et languirent. Quand les montagnes croulent, elles engloutissent ou elles blessent tout ce qui s'abritait sous leur cime. Le marquis de Dorset pourvut généreusement au sort de quelques domestiques du prélat, qui avait été son précepteur et celui de ses frères. Voilà comment, dans son jeune âge, Jane Grey entendit beaucoup parler à Bradgate de Wolsey, par des serviteurs du cardinal devenus les serviteurs de la princesse.

Henri VIII ne fut pas aussi compatissant que le marquis de Dorset. Quand il apprit de Kingston les derniers moments de son grand ministre, il eut néanmoins une explosion de sensibilité. Il ne put retenir ses larmes, soit que chez ce tyran, l'un des plus noirs qui furent jamais, l'amitié eût des réveils subits et fugitifs, soit qu'il fût jaloux d'une mort naturelle qui attentait à ses droits et qui l'empêchait de faire couper la tête au cardinal.

Le roi avait beau se distraire de la politique par la théologie et par la musique, son divorce l'inquiétait, le troublait. Il y eut des jours où il brûla jusqu'à dix volumes, où il brisa jusqu'à trois flûtes, où il lassa jusqu'à six chevaux.

Au milieu des plaisirs, il était obsédé par les affaires, par sa grande affaire surtout. Comment se passer de Wolsey? Comment suppléer au puissant ministre? Comment combler le gouffre immense que le trépas du cardinal laissait après lui?

Thomas Morus avait succédé au chancelier. C'était un homme savant et habile. Il aurait pu être très-utile, s'il n'eût pas été si attaché aux traditions catholiques.

Suffolk et Norfolk n'étaient que des courtisans. Lady Anne Boleyn, le vrai premier ministre, n'était pas assez grave. Ce n'était pas par elle, c'était pour elle qu'il fallait manœuvrer avec Rome.