Solliciter un rendez-vous entre les deux souverains de France et d'Angleterre, soit à Boulogne, soit à Calais, et déterminer promptement ce rendez-vous, c'était chose facile à du Bellay; mais persuader à François Ier d'amener sa sœur, la reine de Navarre, pour honorer Mlle de Boleyn, c'était beaucoup hasarder.
Le galant évêque s'adressa au grand maître Montmorency, depuis connétable, afin de dénouer par lui l'inextricable nœud.
«Monseigneur, je sais véritablement et de bon lieu que le plus grand plaisir que le roi pourroit faire au roi son frère et à Mme Anne, c'est que ledit seigneur m'écrive que je requière le roi son-dit frère qu'il veuille mener ladite dame Anne avec lui à Calais pour la voir et pour la festoyer, afin qu'ils ne demeurent ensemble sans compagnie de dames, pour ce que les bonnes chères en sont toujours meilleures; mais il faudroit que en pareil le roi menât la reine de Navarre à Boulogne pour estre festoyée du roi d'Angleterre. Je ne vous écrirai d'où cela vient, car j'ai fait serment. Monseigneur, je crois que vous entendez bien que je ne vous l'écris sans fondement. Quant à la reine (Catherine d'Aragon), pour rien le roi ne voudroit qu'elle vînt: il déteste cet habillement à l'espagnole tant, qu'il lui semble voir un diable.... Surtout je vous prie que vous retranchiez de la cour deux sortes de gens: ceux qui sont impériaux, si aucuns y en a, et ceux qui ont la réputation d'être moqueurs et gaudisseurs: car c'est bien la chose en ce monde la plus haïe de cette nation (la nation anglaise).
«Tout le long du jour, je suis seul à seul avec lui (Henri VIII) à la chasse, là où il me conte privément ses affaires, prenant autant de peine à me vouloir donner plaisir à sa chasse, comme si je fusse un bien grand personnage. Quelquefois il nous met, Mme Anne et moi, avec chacun son arbalète, pour attendre les daims à passer, et les chasser. Quelquefois sommes, elle et moi, tous seuls en quelque autre lieu pour voir courir les daims; et quand nous arrivons en quelques maisons des siennes, il n'est pas sitôt descendu, qu'il ne m'explique ce qu'il a fait et ce qu'il veut faire. Cette dame Anne m'a fait présent de robe de chasse, chapeau, trompe et lévrier. Ce que je vous écris, Monseigneur, n'est pas pour vous persuader que je sois si honnête homme que je doive être tant aimé des dames, mais afin que vous connoissiez comment l'amitié de ce roi s'accroît et continue avec le roi.»
Du Bellay ne réussit pas, malgré les instances de Montmorency: car François Ier arriva à Boulogne sans cortége de femmes. Henri VIII, qui avait débarqué à Calais le 14 octobre (1532) avec la marquise de Pembroke et les plus célèbres beautés de la cour de Greenwich, joignit François à Boulogne. La reine de Navarre n'y était pas. Sa fierté n'avait pu s'accommoder d'une déférence à Mlle de Boleyn et sa bonté d'une insulte à Catherine d'Aragon. La marquise de Pembroke et Henri VIII furent piqués au vif. Ils dissimulèrent néanmoins leur dépit et entraînèrent François Ier à Calais. Là, les dames de la cour d'Angleterre se montrèrent déjà les sujettes de la marquise de Pembroke. Les plus superbes lui cédaient partout. Un soir, au bal, douze d'entre elles parurent masquées et choisirent autant de danseurs. Elles se jetèrent comme de jeunes déesses, dont elles avaient le costume olympien, dans l'éclat des lumières et dans les mélodies de la musique. Elles furent l'épisode le plus charmant de la fête. A un signe de Henri, les masques furent ôtés et l'on reconnut la marquise de Pembroke au bras de François Ier. Le galant monarque envoya le lendemain à son aimable danseuse un diamant de la valeur de quinze mille écus.
A Boulogne et à Calais, Henri VIII tenta de lancer aussi dans le schisme François Ier. Mais le prince n'avait pas l'intrépidité d'esprit de sa sœur la reine de Navarre. Il se contenta de blâmer sévèrement Clément VII, qui avait manqué à tous les rois en osant citer à son tribunal le roi d'Angleterre. François Ier conseilla cependant à son frère de Greenwich une réconciliation avec le pape. Tout pouvait encore se terminer sans bruit. Henri VIII consentit, mais sa propre ambition théocratique, l'orgueil d'Anne Boleyn et la logique de Cromwell le précipitaient.
Les deux cours se séparèrent le 29 octobre. Pendant que Henri faisait voile pour Douvres, François ne tarissait pas sur l'infortune de ce monarque. Il était en veine de bons contes. Il appelait la marquise de Pembroke: la haquenée de Henri. Il laissait entendre qu'il la lui avait bien dressée. Il était inépuisable en railleries. Il s'amusait à ces diableries soldatesques, à ces noirceurs intimes de roi à roi, de Valois à Tudor, de cavalier à théologien. Ce n'était au fond que vanteries de libertin et de bravache. François mentait comme un de ses gendarmes: car la marquise de Pembroke ne lui avait rien accordé, même lorsqu'elle était Anne Boleyn. Elle n'ignorait pas son charme et elle s'évaluait très-cher. Elle était décidée à ne se donner qu'au prix d'un trône.
Elle s'était relâchée de ses premières résolutions. Après avoir été, non pas austère, ni même sage, mais prudente avec Henri pour l'enflammer, elle succomba pour l'enflammer davantage. Ce double calcul lui réussit à merveille.
Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis l'entrevue de Boulogne et de Calais, que la marquise ne pouvait plus celer sa grossesse.
Quoique son mariage avec Catherine d'Aragon ne fût pas annulé, Henri ne balança pas à épouser lady Anne. Le 25 janvier 1533, le docteur Roland Lee célébra ce deuxième mariage du roi. La cérémonie fut secrète. Elle s'improvisa fort matin dans une des salles occidentales de York-Palace, un château de cardinal qui, par son adjonction au domaine, fit deux châteaux de roi: Westminster-Hall et White-Hall. Fatalité tragique et dont l'ombre de Wolsey dut tressaillir douloureusement! ce fut dans le palais du prélat que son ennemie mortelle fut bénie comme reine d'Angleterre. Les témoins du roi furent deux de ses valets de chambre, Norris et Heneage. Les seules femmes de la marquise de Pembroke en cette grande conjoncture étaient Anne Savage et lady Berkeley. Le comte et la comtesse de Wiltshire, le vicomte de Rochefort et le duc de Norfolk composaient toute l'assemblée, qui se retira avant l'aurore.