En attendant, l'étoile de l'orthodoxie s'éteignait dans le ciel de l'Angleterre et l'étoile d'Anne Boleyn s'y allumait.

Le schisme tombait des plis flottants de la robe de cette nouvelle Ève.

Cromwell n'était pas homme à s'arrêter en chemin. Il avait obtenu du clergé et du Parlement la suprématie de l'Église anglicane pour Henri VIII. Il attaqua Rome sans relâche dans les points les plus vulnérables. Il fit décréter par le Parlement de 1532 l'abolition des annates, impôt du revenu d'une année sur tous les bénéfices dont une bulle inaugurait la possession. Cet impôt supprimé, une ordonnance royale défendit aux prêtres et aux évêques, sous des peines aussi indéfinies que l'arbitraire, toute correspondance avec Rome. Un comité de trente-deux membres, moitié clercs, moitié laïques, fut érigé en sacré collège pour toutes les affaires de l'Église nationale. Le roi, placé au sommet de ce comité, fut désormais le vrai pape (1532).

Thomas Morus donna la même année (16 mai) sa démission de chancelier. Les sceaux furent remis à Audley, le président des Communes. Morus, l'ami d'Érasme, l'hôte vénéré d'Holbein, le père admirable, l'intègre magistrat, eût été le sage le plus vertueux de son siècle s'il n'avait pas été persécuteur. Il eut le malheur d'incliner Henri aux rigueurs contre les hérétiques, afin de l'enfermer par ces rigueurs mêmes dans l'orthodoxie. Le roi se prêta gaiement aux bûchers pour prouver que sa haine du pape ne dégénérait pas en luthéranisme. La perversité de Henri et le sophisme de son ministre furent bien funestes à l'humanité. Trois protestants: Bilney, Bayfield et Baynam, furent brûlés vifs, immolés à la politique. On voudrait effacer de l'hermine pure du chancelier ces tâches de sang: car en appliquant des lois barbares dans une arrière-pensée ultramontaine, il crut obéir à un devoir. Il est à plaindre autant qu'à blâmer, tandis que Henri VIII n'est qu'à exécrer.

Lady Anne cependant, qui n'était pas reine de fait, l'était en réalité. Tous les hommages lui étaient rendus. Henri, si hardi à l'intérieur, voulant être prudent au dehors, demanda une entrevue en France au roi chevalier. Le Tudor méditait de consolider son alliance avec le Valois et de le pousser aussi au schisme. Anne désirait être du voyage de Calais.

Elle était pairesse du royaume.

«Le 1er septembre 1532, dit un procès-verbal authentique, la vingt-quatrième année du règne de Henri VIII, au château de Windsor, Sa Grâce le roi étant accompagné des ducs de Norfolk et de Suffolk, de plusieurs autres seigneurs, comtes et barons, de l'ambassadeur de France et des membres du conseil; le dict roi étant dans la chambre de réception, lady Anne Boleyn fut amenée en sa présence, précédée de plusieurs seigneurs marchant deux à deux, des officiers d'armes et du roi d'armes ayant la patente de création, et de lady Marie, fille du duc de Norfolk, laquelle portoit la couronne et le manteau de velours cramoisi fourré d'hermine. Venoit ensuite la marquise, tête nue et vêtue aussi d'une robe cramoisie aussi fourrée d'hermine, ayant à sa droite la comtesse de Rutland, à sa gauche la comtesse de Sussex, et suivie de plusieurs autres dames et seigneurs. En s'approchant du roi, elle s'agenouilla, la dame qui tenoit le manteau et la couronne placée à sa droite, et le roi d'armes de l'ordre de la Jarretière placé à sa gauche. Ce dernier présenta au roi les lettres patentes de la nouvelle marquise. Le roi les remit à l'évêque de Winchester, qui les lut à haute voix. Toutes les dames restèrent à genoux jusqu'à ce que l'évêque eût prononcé le mot investimus. Alors le roi reçut le manteau de la marquise; et après qu'il lui eut posé la couronne sur la tête, et délivré les lettres, l'une du titre et l'autre d'une donation de mille livres sterling par an, pour soutenir sa dignité, elle remercia le roi, et se rendit dans son appartement avec tout cet appareil et la couronne sur la tête. La marquise donna au roi d'armes huit livres sterling, aux officiers d'armes onze livres sterling, treize shillings et quatre pence; le roi donna aux officiers d'armes cinq livres sterling.»

Lady Anne était donc marquise (marquise de Pembroke). Elle allait être reine. Elle qui, au camp du Drap d'or, n'était que simple fille d'honneur, souhaitait vivement de se montrer à la cour de France dans ses splendeurs croissantes.

De concert avec Henri VIII, elle s'assura de l'ambassadeur du cabinet de Fontainebleau. C'était le cardinal Jean du Bellay, l'un des prélats les plus spirituels du monde. Il protégeait les lettres avec une sorte de passion et il les cultivait avec supériorité. Favori du roi chevalier, c'est sur son instance et sous ses auspices qu'avait été fondé le collège de France, l'année précédente (1531). La famille du cardinal était fort distinguée. Son frère Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, général et diplomate de François Ier, a laissé de curieux mémoires qu'acheva leur cadet, Martin du Bellay, homme de guerre aussi et négociateur. Ce qui complète la gloire des trois frères, c'est leur parenté avec Joachim du Bellay, le plus grand disciple de Ronsard et son émule.

De cette maison si bien douée, le plus illustre était certainement le cardinal. Fort libre penseur, Rabelais, dont il fut toujours le Mécène, était son chapelain dans la gaie science. Ce choix révèle son humeur. Aussi n'était-il pas insensible aux avances de Mlle de Boleyn, ni hostile à sa fortune. Plus courtisan que prêtre, il s'employa de bon cœur dans une négociation où la vanité de lady Anne était engagée tout entière.