Anne Boleyn remplaça ce jour-là Catherine sous tous les toits de Henri VIII. Elle avait enfin triomphé.
CHAPITRE V.
Diplomatie d'Anne Boleyn.—Elle supplante Wolsey et Catherine d'Aragon.—L'orthodoxie décline en Angleterre.—Thomas Cromwell vient en aide à Henri VIII.—Morus donne sa démission de chancelier.—Audley le remplace.—Anne Boleyn, pairesse du royaume, marquise de Pembroke.—Elle décide l'ambassadeur de France, le cardinal Jean du Bellay, à solliciter entre les deux rois, soit à Boulogne, soit à Calais, un rendez-vous où seraient la marquise de Pembroke avec Henri VIII, la reine de Navarre avec François Ier.—Du Bellay échoue.—Le rendez-vous a lieu, mais la reine de Navarre n'y est pas.—Bal à Calais.—Retour en Angleterre.—Grossesse de la marquise de Pembroke.—Son mariage à York-Palace.—Thomas Cromwell, le légiste de Henri VIII.—Cranmer, archevêque de Cantorbéry.—Catherine d'Aragon vainement sommée de comparaître à Dunstable.—Arrêt qui casse son mariage.—Autre arrêt qui valide le mariage de la marquise de Pembroke avec Henri VIII.—Le couronnement.—Notification des sentences à Catherine.—La nouvelle reine accouche à Greenwich d'Élisabeth.—Excommunication.—Henri VIII.—L'archevêque de Cantorbéry.—Son portrait.—Le schisme.
Lady Anne Boleyn avait connu les splendeurs de la cour de France. Confondue parmi les filles d'honneur de la reine Claude, au camp du Drap d'or (1520), elle avait vu la reine d'Angleterre appuyer ses pieds sur un tapis bordé de perles fines. Ce luxe, cette puissance, ces pompes dont Catherine était entourée effleurèrent de vagues désirs l'imagination de Mlle de Boleyn. Plus tard elle avait remarqué l'amour du roi pour elle, et son astuce fut d'exploiter cet amour, de façon à devenir épouse en sacrifiant l'épouse.
Cette jeune étourdie développa son plan comme un homme d'État. Elle déploya une adresse rare, une patience inouïe. Elle attira Henri avec l'amorce de la vertu; elle le tenta sans cesse avec tous les artifices combinés d'une Française et d'une Anglaise. Henri, subjugué, enivré, ne reculera devant rien, pas même devant Rome.
Anne s'était introduite dans la maison royale. Elle s'y glissa comme l'eau. Elle usa en le caressant le ciment de cette maison. Elle en détacha peu à peu les deux pierres des deux angles principaux: l'ami et la femme, Wolsey et Catherine d'Aragon. Ces deux pierres étaient des pierres vives, pleines de gémissements. Qu'importait à Mlle de Boleyn? L'ami était mort de la disgrâce, la femme mourait de la répudiation. Lady Anne s'en réjouissait. Elle redoubla ses assauts et ses outrages. Elle se nourrit de sanglots. Elle se fit redire les paroles, les pleurs, les désolations de Catherine chassée de Windsor. Les temps étaient bien changés. Elle, la fille d'honneur, qui s'était présentée avec de timides évolutions et de doux entrelacements au foyer de la reine, elle avait expulsé la reine de ce foyer. C'est elle, Anne Boleyn, qui serait la seule reine! Catherine n'était plus que princesse. Anne a vaincu et, ce qui est horrible, elle a vaincu sans remords du mal qu'elle a fait, du supplice qu'elle a infligé, de la dégradation qu'elle a accomplie.
La femme est féroce pour la femme. Elle tue en souriant, elle sourit en tuant. Mais il y a une logique divine ici-bas. On est puni par où l'on a péché, et le plus souvent dès cette vie. Catherine d'Aragon sera vengée.