Cranmer étant rentré dans l'église, revêtit tous ses insignes de primat, et lut aux trois évêques, ses assistants, qui l'avaient attendu au maître-autel, la protestation qu'il venait de dicter solennellement. Après quoi, l'onction s'accomplit. Cruelle nécessité des temps qui inflige aux caractères la flétrissure de la feinte, qui force les initiateurs à battre le passé pour s'en dégager, et qui, par les fatigues de cette lutte préliminaire, diminue la vigueur de l'étreinte dont ils auraient embrassé l'avenir!
On s'en souvient, Cranmer doutait déjà de la présence réelle dans l'eucharistie. Il taisait une partie de sa doctrine et ménageait le roi, qui, en dehors du pape, était toujours délicat et frémissant sur l'orthodoxie. Cranmer se proposait de fonder par gradation sa foi entière. Il comptait sur les occurrences, sur les hasards, sur les mois et sur les années comme sur autant d'auxiliaires. Selon lui, c'était beaucoup, d'avoir déjà tranché le câble qui rattachait les colonnes de Westminster aux piliers du Vatican.
Cela fait, Cranmer évoqua la grande cause du divorce devant sa cour archiépiscopale. Il l'évoqua, lui, le maître de toute juridiction spirituelle dans le royaume; il l'évoqua avec l'agrément du roi, le pape de l'Angleterre, «qui n'est soumis à l'autorité de nul être créé et qui obéit à Dieu seul.» Voilà comment Henri VIII et Cranmer parlaient de la suprématie religieuse.
Le roi laissa toute initiative à Cranmer, qui se concerta vite avec Cromwell et qui ouvrit immédiatement ses assises à Dunstable, à moins de deux lieues d'Ampthill, résidence de Catherine d'Aragon.
Le 8 mai 1533, Gardiner, évêque de Winchester, Longland, évêque de Lincoln, et plusieurs docteurs éminents siégeant à Dunstable au-dessous du primat, Catherine fut sommée de comparaître. Catherine dédaigna de répondre. Durant quinze jours, elle fut sommée une seconde et une troisième fois; même silence de la reine, qui ne se regardait comme justiciable que du pape. La cour ne fit pas une quatrième notification. Elle jugea Catherine par contumace. Voici la sentence que prononça le primat d'Angleterre: «Au nom de Dieu, le mariage entre Catherine d'Aragon et Henri Tudor est dissous. Nous le déclarons nul comme ayant été contracté et consommé en violation de la loi divine.»
Un autre arrêt était indispensable. Il était urgent de désarmer la médisance, qui ruinait le mariage de lady Anne. Comment ce mariage, signé avant l'annulation du mariage de Catherine, était-il valable? on l'attaquait par des raisons qu'on assaisonnait de moqueries. Cranmer transféra son tribunal à Lambeth. Il informa sommairement et proclama qu'il reconnaissait la légitimité de l'union entre Anne Boleyn et Henri Tudor: au besoin, il la confirmait en sa qualité de primat.
Le couronnement eut lieu le dimanche 2 juin 1533.
Le jeudi précédent, lady Anne Boleyn avait remonté de Greenwich à la Tour par la Tamise. Elle était dans la barge royale avec toute une cour des plus grandes dames de l'Angleterre. Trois cents bateaux naviguaient après la barge de la nouvelle reine. La rivière était toute sillonnée de barques pavoisées aux mille couleurs, tandis que la musique exécutait ses fanfares et que l'artillerie, soit de la Tour, soit des forts, soit des palais, tonnait de toutes parts.
La reine, s'étant établie dans ses appartements du vieux donjon, se reposa le reste du jeudi et le vendredi. Le samedi elle se promena.