Le dimanche, elle marcha sur un drap qui formait un immense tapis de la Tour à Westminster. Le duc de Suffolk, grand maître et grand connétable; le duc de Norfolk, grand maréchal, et son frère milord William, les ambassadeurs de France et de Venise, l'archevêque de Cantorbéry, le chancelier, les évêques, les ducs, les marquis, les comtes, les barons, les duchesses, les marquises, les comtesses, les baronnes faisaient escorte à la reine. Dans les carrefours se jouaient des mystères sur des tréteaux, et, le long des rues, des fontaines jetaient du vin et de l'hypocras.
Arrivée à l'église de Westminster avec son cortége, la reine fut placée en face de l'autel sous un dais étincelant de pierreries. Un office et une messe furent célébrés. L'archevêque de Cantorbéry mit la couronne sur la tête de lady Boleyn et la sacra. Le roi était radieux. Le duc de Suffolk ne s'éloigna pas un instant du dais pendant la cérémonie. Il tenait dans sa main droite sa longue verge de grand maître. Le marquis de Dorset brillait au premier rang.
Il y eut, à l'occasion du couronnement, le plus splendide qu'on ait encore vu, des galas, des danses, des tournois. Ce qui rendit cette solennité grandiose et ce qui en fait une page d'histoire, c'est qu'elle fut une démonstration contre Rome, un défi de pape à pape.
Des commissaires, un mois après, le 3 juillet 1533, à travers le retentissement des fêtes renaissantes, apportaient dans la retraite de Catherine d'Aragon les sentences fatales: celle qui cassait son mariage et celle qui légitimait le mariage de Mlle de Boleyn. Les commissaires qui passèrent ainsi des plaisirs de Greenwich aux lamentations d'Ampthill furent sir Robert Dymmok, Griffith Richard, Thomas Vaulx, John Tyrrell et lord Mountjoy.
Catherine était couchée, malade, abîmée dans une douleur inconsolable. Ce fut Mountjoy qui lut à cette femme vertueusement inexorable l'acte du divorce, cet acte de sa déchéance. Au nom de princesse douairière de Galles qui lui était donné, elle se leva soudain sur son séant et protesta contre cet outrage. La lecture finie, elle prit des mains de lord Mountjoy, qui avait été son page, l'acte de divorce, demanda de l'encre, et, tout en relisant les lignes odieuses, elle biffa de coups de plume indignés cette insultante dénomination de princesse douairière partout où elle était. «Milord, dit-elle, en présentant à Mountjoy l'acte sacrilége, je ne cesserai pas d'en appeler à l'empereur mon neveu, au pape et à Dieu. Sachez de plus que jamais je ne renoncerai à mon titre de reine, inséparable de mon titre d'épouse. Je ne suis point guidée en cela par une vanité mondaine. Ce que je défends, en gardant ma dignité, répétez-le à Henri, ce n'est pas une gloire humaine, c'est la pureté de mon honneur et la légitimité de mon enfant.»
Pendant que cette reine du droit divin se noyait dans les larmes qu'elle essuyait et séchait au feu de la prière, la reine de l'amour, Anne Boleyn, accouchait à Greenwich d'une fille qui fut baptisée dans la chapelle du château. Cette fille prédestinée, conçue dans l'orage de toutes les passions, sera la reine Élisabeth d'Angleterre.
Quand le serment dérisoire de Cranmer, la sentence de Dunstable sur le mariage ancien et la sentence de Lambeth sur le mariage nouveau, quand les magnificences du couronnement d'Anne Boleyn, de ce couronnement inaccoutumé où l'injure à Rome éclatait dans les splendeurs de Londres, quand ces choses furent connues au Vatican, il y eut d'abord sous ces voûtes séculaires une indescriptible détresse. Le pape et les cardinaux, un instant muets de surprise, se réveillèrent en sursaut de leur abattement aux cris d'aigle de Charles-Quint.
Clément VII désavoua hautement Cranmer, et, le 11 juillet 1533, il fulmina l'excommunication contre Henri et Anne Boleyn, à moins qu'ils ne fussent séparés dans le mois de septembre. Il accorda ensuite le mois d'octobre. Ces foudres tombèrent sans force au pied des falaises de la Grande-Bretagne.
Le Parlement vota des lois audacieuses, travaillé qu'il était par l'esprit luthérien, par l'influence de Cromwell, un Annibal politique, et de Cranmer, un Annibal religieux. La Carthage moderne accabla sous des bills formidables la moderne Rome.
Le premier de ces bills affranchissait les hérétiques du droit canon et leur appliquait la législation anglaise.