«Sire, la colère de Votre Majesté et mon emprisonnement sont des choses si étranges, que j'ignore de quoi il faut que je me justifie. J'en suis d'autant plus embarrassée que vous m'envoyez dire d'avouer la vérité pour obtenir ma grâce à ce prix, par une personne que vous savez être mon ancienne ennemie déclarée. En la voyant chargée de ce message, je n'ai que trop bien pressenti vos dispositions à mon égard. S'il est certain, comme vous le dites, que des aveux sincères puissent me sauver, j'obéirai à vos ordres avec joie et avec soumission.
«Mais que Votre Majesté n'imagine pas que sa malheureuse épouse se laissera persuader de confesser une faute dont elle n'eut de ses jours seulement la pensée. J'atteste cette même vérité qu'on interpelle, que jamais prince n'eut une femme plus attachée à ses devoirs, ni plus tendre que le fut pour vous Anne Boleyn. Je me serais bornée volontiers à ce nom, je me serais tenue sans regret à ma place, si Dieu et Votre Majesté n'en avaient décidé autrement. Je ne me suis pas tant oubliée sur le trône où vous m'avez fait monter, que je ne me sois toujours attendue à la disgrâce que j'éprouve. Je me suis rendu assez de justice pour me dire que mon élévation n'étant fondée que sur un caprice de l'amour, une autre femme pouvait à son tour séduire votre imagination et votre cœur. Vous m'avez tirée d'un rang obscur pour me décorer du titre de reine, et du titre plus précieux encore de votre compagne; l'un et l'autre sans doute étaient fort au-dessus de mon mérite; mais puisque vous m'avez trouvée digne de cet honneur, qu'une humeur légère ou de mauvais conseils ne me privent pas de vos bontés; que la tache, l'odieuse tache qui me resterait d'être soupçonnée d'avoir été perfide pour Votre Majesté, ne souille jamais la gloire de votre fidèle épouse et de la jeune princesse Élisabeth votre fille! Que l'on me juge, Sire, j'y consens; mais que ce soit à un tribunal légitime; que mes ennemis ne soient pas mes accusateurs et mes juges. Oui, Sire, que l'on m'interroge ouvertement, juridiquement, car je n'ai rien à craindre de mes réponses. Vous verrez mon innocence dévoilée, vos inquiétudes et votre conscience satisfaites, la calomnie et la méchanceté forcées au silence, ou vous verrez mon crime entièrement à découvert. De quelque façon alors que vous puissiez décider de mon sort, Votre Majesté ne sera du moins exposée à aucun reproche; quand ma faute aura été ainsi prouvée, vous aurez droit devant Dieu et devant les hommes non-seulement de punir une femme parjure, mais encore de suivre votre nouvelle affection déjà fixée sur la personne qui m'a réduite où je suis. Je connais depuis longtemps votre penchant pour elle, et Votre Majesté n'ignore pas quelles étaient mes transes à ce sujet.
«Si vous avez déjà pris une résolution à mon égard; s'il faut que, non-seulement ma mort, mais une odieuse calomnie vous assure la possession de celle en qui vous avez mis votre bonheur, je souhaite que Dieu vous pardonne ce grand péché, ainsi qu'à mes ennemis qui en auront été les instruments. Qu'il daigne ne vous pas demander, au jour du jugement universel, un compte rigoureux de votre cruauté envers moi! Nous paraîtrons bientôt l'un et l'autre à son tribunal, où, quelque chose que le monde pense de ma conduite, mon innocence sera pleinement démontrée.
«Puissé-je porter seule ici-bas le poids de votre colère! puisse-t-elle ne pas s'étendre sur les irréprochables et malheureux serviteurs que l'on m'a dit être en prison, comme mes complices! C'est l'unique et la dernière prière que j'ose vous adresser. Si jamais je trouvai grâce devant vos yeux, si jamais le nom d'Anne Boleyn fut agréable à vos oreilles, accordez-moi la faveur que je sollicite et je ne vous importunerai plus ni de mes gémissements, ni de mes vœux. Je me contenterai de les élever au ciel pour qu'il vous prenne sous sa garde, et qu'il dirige toutes vos actions.
«Votre loyale et toujours chaste épouse, de sa triste prison de la Tour.
«Anne Boleyn.»
Le 6 mai 1536.
Le roi ne répondit que par un acte d'accusation contre la reine et ses prétendus complices.
Le 12 mai 1536, sept juges et seize jurés se réunirent à Westminster pour prononcer leur verdict sur Norris, Brereton, Weston et sur Mark Smeaton. De ces jurés, huit étaient du comté de Kent et huit du comté de Middlesex, parce que les adultères imputés à la reine avaient été commis, selon l'indictment, tantôt à Hampton-Court dans le territoire de Middlesex, tantôt à Greenwich dans le territoire de Kent. Les trois gentilshommes Norris, Brereton et Weston affirmèrent hautement leur innocence et celle de la reine. Ils eurent tous dans la voix l'accent chevaleresque. Norris, par un timbre plus sonore d'honneur et de conscience, toucha plus vivement son auditoire. Mark Smeaton fut un lâche. Il déclara que lui et la reine étaient coupables. On lui avait promis la vie pour cette calomnie et on ne lui confronta pas Anne Boleyn, tant on craignait qu'il ne se rétractât ou qu'elle ne le confondît! Les juges et les jurés étaient sous la terreur. Ils feignirent de croire que les prévenus avaient couché chacun plusieurs fois avec la reine soit à Greenwich, soit à Hampton-Court, qu'ils avaient mal parlé du roi et ourdi un complot contre lui. Ces crimes avérés, ils condamnèrent Norris, Brereton et Weston, comme nobles, à être décapités; et Mark Smeaton, comme roturier, à être pendu.
Ce ne fut que trois jours après, le 15 mai, que la reine et son frère furent jugés dans une salle de la Tour, par une commission spéciale. Cette commission se composait de vingt-six lords parmi lesquels siégea le comte de Wiltshire, père de la reine et du vicomte de Rochefort. Le duc de Norfolk, en qualité de grand sénéchal, présidait l'assemblée. Il avait à sa droite le chancelier Audley, à sa gauche le duc de Suffolk.