La reine eut une nuit d'affreuse insomnie. Le lendemain, on lui servit un déjeuner auquel elle ne toucha pas. Elle était à table, rêveuse, lorsqu'un messager vint lui dire que le roi la mandait à Whitehall et lui avait expédié sa barge. Elle suivit l'officier, s'installa dans la barge royale et remonta la Tamise. A une certaine distance de la Tour, la reine distingua sur l'esplanade quatre hommes qu'elle reconnut bientôt. C'étaient le duc de Norfolk, le grand chancelier Audley, le vicaire général Cromwell et Kingston. Les trois premiers se dirigèrent vers la barge du duc. Ils ramèrent droit à la reine et la rejoignirent sous son dais. Audley paraissait indifférent, Cromwell triste, et Norfolk joyeux avec une gravité de circonstance. Norfolk pourtant était bien proche à la reine, le frère de sa mère qui était une Howard. Mais alors on était courtisan avant tout, puis après homme de parti pour ou contre Rome, puis après on était père, fils, oncle, ami. La nature, le devoir ne parlaient bien bas que si l'ambition était satisfaite. Il y avait des héros d'égoïsme, d'ignominie.
Ce fut Norfolk qui s'adressa sans préambule à la reine et qui lui dit: «Madame, vous êtes accusée d'avoir profané le lit du roi.» Anne changea de couleur, et, tombant à deux genoux sur un coussin de la barge, elle s'écria: «Si je suis coupable, que je ne voie jamais la face de Dieu!»
Les lords conduisirent la reine à la Tour. Ils la livrèrent à Kingston qui la reçut à la porte des traîtres. Pendant que Norfolk et ses collègues s'éloignaient par eau, le lieutenant de la Tour menait la reine dans l'appartement qu'elle avait occupé à l'époque de son couronnement. Elle en fit la remarque et dit: «Tout ce luxe n'est plus fait pour moi.» Elle se jeta sur les fauteuils, les cheveux dénoués, les yeux hagards, elle se roula sur les tapis, sanglotant et gémissant et criant: «Je n'ai pas plus trahi le roi avec un autre homme qu'avec vous, monsieur Kingston, je le jure sur le salut de mon âme.» Kingston, cherchant à la calmer, lui dit: «Madame, si vous n'étiez pas une grande reine, si vous n'aviez pas porté le sceptre des Tudors, si vous n'étiez qu'une simple bergère avec une quenouille, n'ayant gardé qu'un troupeau au coin d'un pré, vous auriez encore droit à la justice de Sa Majesté.—Ah! reprit Anne, en frissonnant, je sais ce que c'est que la justice de Henri.» La pauvre reine fut prise d'une suite d'attaques de nerfs effrayantes. Elle restait absorbée en elle-même, et soudain elle versait des torrents de larmes auxquels succédaient des éclats de rire.
Le vicomte de Rochefort et Norris avaient précédé Anne Boleyn à la Tour, Brereton, Weston et Mark Smeaton y furent écroués quelques heures après elle.
La prisonnière se rasséréna peu à peu.
Elle eut bien des phases diverses. Son âme se révoltait et se résignait successivement, dans cet horizon de la Tour, horizon lugubre de cachots, de billots et de tombes!
Trois femmes, ses ennemies mortelles, se renfermèrent avec elle, notant le jour et la nuit ses soupirs, ses moindres paroles et les transmettant avec un zèle de police au conseil du roi. Ces femmes aristocratiques, je ne les tairai point. J'inscrirai ici leurs noms afin de river à leurs mémoires un blason de honte. C'est le devoir de l'histoire de flétrir le vice et le crime en haut comme en bas; elle est la justice impartiale, la justice de la postérité. Ces trois trotteuses du lord prévôt, ces trois pourvoyeuses du bourreau furent lady Marguerite, vicomtesse de Rochefort, belle-sœur d'Anne Boleyn, mistress Cosyns, et mistress Stonor.
Kingston, par ses respects affectueux, lady Kingston, par son dévouement, et Marie Wyatt, sœur du poëte, par sa tendre amitié, firent un contre-poids de bonté pour la captive. Elle appuyait son front chargé de soucis et d'obsessions sur le sein de sa chère Marie, et elle le relevait moins lourd.
Dans un de ces moments de détente et de liberté d'esprit qu'elle devait à Marie Wyatt, elle écrivit à Henri une lettre que je cite pour authentique avec Hume, Mackintosh et Burnet.
La voici: