Les fraudes pieuses s'étaient multipliées à l'infini et les escroqueries burlesques avaient usurpé partout une sorte d'autorité traditionnelle. Le sanctuaire était une caverne de négoce et d'astuce. Chaque monastère avait sa légende et chaque légende était un impôt avilissant sur la crédulité publique. Les registres notés par lord Herbert sont curieux à consulter.

Onze couvents montraient la ceinture de Notre-Dame, et huit son lait incorruptible. Ici, c'était le canif de saint Thomas, là ses bottes, ailleurs son feutre. Ailleurs encore le fer de lance qui perça le sein du Christ, ailleurs son sang divin dans une fiole transparente; ailleurs aussi l'oreille de Malchus et mille autres amulettes sacrées. Ces choses ne guérissaient pas les malades et remplissaient les coffres des abbayes.

Le roi se fit un grief de tous ces manèges. Il confisqua les abbayes, garda les meilleures et distribua les moindres. Il en donna au poëte Wyatt, au chancelier Audley, à Culpepper, à sir Thomas Cheney, à Cromwell et à cent autres. Il revendiquait pour lui les angelots, les statuettes, les mitres et les crosses d'or, les émeraudes, les rubis, les saphirs, les vases de vermeil, les burettes, les calices, les chandeliers, les soleils d'argent, les missels et les crucifix précieux. Il était très-amateur de perles fines. C'était un acte de bon courtisan que de lui en indiquer. Parmi celles qu'il reçut des commissaires, il y en avait une qui fut estimée plus de sept mille livres sterling.

Il y eut des fondations que Henri VIII ruina complétement; des abbés et des moines qu'il poursuivit avec d'atroces rigueurs; des évêques, des archevêques, morts depuis des siècles, sur lesquels il s'acharna particulièrement. Thomas Becket lui avait toujours déplu comme séditieux. Il le fit juger et condamner dans son sépulcre. Il le dégrada de sainteté. Il l'expulsa souverainement de l'almanach. Il le chassa du ciel. Il défendit qu'on le priât ou qu'on l'appelât bienheureux, sous peine de la potence ou du billot. Cette censure posthume infligée à Thomas Becket, Henri dépouilla la châsse de l'archevêque enseveli et porta au doigt sur une bague le plus illustre diamant de cette châsse, un diamant qui avait été offert au prélat par le roi de France Louis VII.

Sous le gouvernement de cet audacieux Tudor, six cent cinquante monastères, deux mille chapelles et plus de quatre-vingts collèges suspects furent abolis. Il accrut par là ses revenus de plus d'un million et demi de livres sterling, et il enrichit ses palais des chefs-d'œuvre d'art les plus achevés de l'Angleterre.

Entre Gardiner qui essayait de remonter du schisme à l'orthodoxie romaine et Cranmer qui s'efforçait de descendre du schisme à l'hérésie allemande, Henri VIII oscillait. Il était le schisme même, le schisme vivant, incarné. Il haïssait également le pape et Luther. Il avait l'air de croire tantôt Gardiner, tantôt Cranmer, ces deux rivaux d'influence, et il ne croyait ni l'un ni l'autre. Il demeurait à la même place. Seulement il lui était agréable de pendre ou de décapiter, selon les rangs, soit les papistes, soit les hérétiques. Il était un bourreau féodal, un bourreau de cour, fort scrupuleux sur l'étiquette et sans souci de l'humanité.

Henri VIII était l'homme de l'immobilité. Il retint dans les constitutions de l'Église anglicane, la présence réelle, l'invocation des saints, le purgatoire et le célibat des prêtres. Il ne refusait presque à Gardiner, le chef du parti rétrograde, que Paul III pour pontife. Et cependant il inclinait aux persuasions de Cranmer, le chef des novateurs. Il n'était pas insensible au charme, à l'onction, à la candeur du primat qui eut assez d'autorité pour faire décréter, sans la désapprobation du roi, dans l'assemblée du clergé, ce principe de vie de la Réforme: «L'Écriture sainte doit être la seule règle de la foi.»

Cranmer poussa plus avant. Il s'efforça de convaincre le roi qu'il fallait favoriser en Angleterre la traduction, l'impression et la circulation de la Bible. Henri VIII avait soumis le livre saint, comme l'Église, aux caprices d'un despotisme qui permettait et qui défendait tour à tour. Il se vendait à peine entre deux persécutions quelques centaines d'exemplaires de cette Bible que le même peuple répand aujourd'hui à plus d'un million d'exemplaires dans tous les idiomes et dans toutes les contrées.

L'archevêque de Cantorbéry obtint pour chaque paroisse, puis pour chaque famille une Bible en anglais. Cette Bible était celle de Tyndale, autrefois proscrite, et que l'on réhabilita par le nom apocryphe de Thomas Matthew. Cranmer protégea ainsi et accéléra plus qu'aucun autre réformateur la multiplication de la Bible. Il avait deviné la portée immense d'une telle propagation. Ce n'est pas un de ses moindres mérites d'avoir tant contribué à la diffusion des Écritures dans tout l'univers. C'était dès lors encourager, étendre, consacrer le premier des droits: le droit d'examen, et la première des libertés: la liberté de conscience.

Hélas! Henri VIII n'écoutait pas souvent Cranmer. Si Gardiner n'était pas tranquille, le primat ne l'était guère davantage. Le roi avait contre les deux opinions des fantaisies exterminatrices. Il promenait de l'une à l'autre la corde, la hache ou le feu.