Le vieux Norfolk, qui avait été incarcéré comme complice de son fils, apprit dans la Tour que ce fils venait d'être immolé à quelques pas de lui, à Tower-Hill.
Surrey avait été calomnié par sa sœur, la duchesse de Richmond, veuve du fils naturel de Henri VIII. Cette cruelle sœur fut une fille impitoyable. Elle qui avait accusé son frère, elle accusa son père. Ce père infortuné qui pleurait son fils, Surrey, fut accablé sous les imputations accumulées par sa fille dénaturée, par sa femme la duchesse de Norfolk et par sa maîtresse Élisabeth Holland.
Le vainqueur de Flodden, au déclin, fut presque éclaboussé par le sang de Surrey, et il éprouva trois trahisons inouïes dans l'espace intime mesuré par l'étreinte de ses bras autour de sa poitrine indignée.
Il ne reposait plus son âme et ses yeux, après de telles catastrophes, que sur un portrait de son fils, de son cher Surrey, le seul de tous les siens qui lui eût été fidèle.
Ce portrait, dont la gravure a répandu les estampes, est aussi noble que simple. Vêtements sans rubans, toque sans plumes, manteau sans diamants et collet sans pierreries, tout annonce une recherche exquise de modestie et le mépris du luxe. Ce front est très-vaste, ces tempes battent des notes inspirées, elles scandent une prosodie intérieure de poésie et de gloire. Ces regards étincellent. Cette bouche a l'éloquence de la tendresse, de la politique et de la guerre; elle a prouvé l'innocence de Surrey et de Norfolk; maintenant le dédain la ferme. Le nez aquilin, les joues délicates, les cheveux fins décèlent une distinction personnelle et traditionnelle qui n'a pas besoin d'art pour se faire accepter. Aussi la physionomie est-elle tranquille dans la grandeur.
Des angoisses de sa prison, où il se repaissait du portrait et du souvenir de son fils, le duc de Norfolk attendait l'échafaud. Sa tête devait tomber le vendredi 28 janvier 1547 sous la même hache et par le même bourreau qui avaient tranché la tête de Surrey. Tout était prêt à neuf heures du matin. Le duc s'était recommandé au Christ dans un épanchement suprême, tout résigné à quitter le monde impie de sa fille, de sa femme et de sa maîtresse, pour le monde pur de son fils martyr. Une rumeur sourde, puis un ordre secret suspendirent le supplice auquel Henri agonisant avait apposé sa griffe.
Le roi n'était plus. Il avait expiré à deux heures du matin, le jour fixé pour l'exécution du duc que cet événement sauvait.
Ce fut sir Antony Denny qui eut le courage d'avertir le roi que les médecins n'avaient plus d'espérance. Henri ne fut pas pusillanime. Il domina son âme et la posséda, balbutiant comme un remords le nom d'Anne Boleyn et implorant la miséricorde infinie. Denny lui ayant demandé lequel de ses évêques il souhaitait: «Cranmer, répondit le roi; mais pas encore; quand j'aurai un peu dormi.» Il s'assoupit en effet. A son réveil, il s'informa de Cranmer qui accourait de sa maison de campagne de Croydon. Le primat ne fut pas plutôt à ce chevet de mourant, que le roi perdit la parole. Il entendait cependant. Cranmer l'exhorta au repentir et sollicita de lui un témoignage de persévérance dans la foi protestante. Le roi fit un effort, étendit le bras et saisit d'une main crispée la main amie du primat. C'est dans ce mouvement et dans cette attitude qu'il rendit l'esprit en son palais de Whitehall, entouré de Catherine Parr, des deux Seymour, du vicomte de Lisle, de quelques autres seigneurs, d'Anne de Clèves et de ses médecins Butts et Wendy.
C'est ainsi que passa ce tyran, ce meurtrier et cet avilisseur des hommes, cet assassin de ses femmes, ce tourmenteur de ses enfants qu'il déclarait tantôt incestueux, tantôt bâtards, tantôt légitimes, selon le caprice du moment! Henri VIII fut un Héliogabale théologique; et néanmoins, pour avoir secoué le joug de Rome et conservé les parlements, il obtient encore des Anglais une certaine indulgence. Cranmer, en effet, n'eut qu'à continuer d'entretenir la séve religieuse, et le peuple qu'à vivifier sa représentation nationale, cette vieille institution dont les formes étaient intactes. A tout prendre pourtant et malgré son initiative, ses retranchements d'abus, ses facultés souvent supérieures, Henri Tudor fut un monstrueux despote, redoutable par sa haine, plus redoutable par son amour. Immédiatement après son dernier soupir, il fut bien jugé: car alors il y eut dans ses châteaux et dans toute l'Angleterre un immense soulagement, une vaste respiration comme après un fléau de Dieu: une famine ou une peste.