Qu'elle était grandiose cette forêt des rois d'Angleterre avant et après la conquête; cette forêt où Richard Cœur de Lion avait abattu le sanglier, où Henri VIII avait tué le daim! La petite Jane y pénétrait par les allées de son parc. Elle prêtait l'oreille aux cors lointains. Elle s'asseyait sur les mousses avec Aylmer et ils causaient soit d'un théologien, soit d'un philosophe, soit d'un fabuliste, sous l'obscurité mystérieuse des chênes. A l'âge de neuf ans, Jane étonnait Aylmer et tous ses maîtres. Elle ne croyait pas, à l'exemple des vassaux de son père, que le cardinal Wolsey sortît chaque nuit de son sépulcre de l'abbaye de Leicester pour se promener sur sa mule parmi les bois de Charnwood, mais dans son goût de paganisme classique, elle s'inspirait des contes mythologiques de la Renaissance et sa forêt lui paraissait pleine d'oracles. Le plus grand souffle qui l'animât cependant était le souffle chrétien et ce souffle portait la jeune fille vers tous les horizons de l'infini. Elle avait des élans de tendresse religieuse, et elle embrassait Dieu par mille entrelacements inextricables comme la vigne embrasse un arbre séculaire. Ainsi la forêt de Charnwood, cette forêt des Plantagenets et des Tudors, aussi primitive et aussi imposante qu'une forêt des Mérovingiens, ainsi la forêt de Charnwood qui était un monde de vénerie pour les marquis de Dorset, fut pour Jane Grey un monde de poésie et de prière. Peut-être la princesse, attentive selon les années et les événements, aux langues, à l'histoire, à la réforme, aux récits tragiques, entrevit-elle par surcroît dans ses retraites du comté de Leicester l'amour chaste, si doux aux vierges. S'il est permis d'interpréter un personnage réel d'après un lieu comme on le reconstruit d'après un texte, je conjecture que telles durent être les impressions de Jane Grey à Charnwood.

Je quitte à regret ce refuge végétal de Bradgate aux délices duquel s'arrachait Jane Grey, lorsqu'elle se rendait à la cour auprès de Catherine Parr qui l'amusait à des questions théologiques où s'exerçait déjà le précoce esprit de la petite fille.

Accompagnons Jane à Whitehall dans les derniers mois de la vie de Henri VIII (1546). Elle fut reçue maternellement par la reine dont les entretiens littéraires et bibliques avec elle égayaient fort le roi.

Henri VIII (V. ses portraits de cette époque) était alors vêtu, selon la saison, d'une robe de chambre en soie ouatée ou d'une peau d'ours blanc. C'est dans ces costumes qu'il traversait les allées de ses jardins de Whitehall, assis sur son fauteuil à roulettes, Cranmer, Gardiner, Longland, ou un autre évêque à sa gauche, Catherine Parr à sa droite, en avant ou en arrière ses deux grands lévriers, la princesse Marie, âgée de trente ans, la princesse Élisabeth, de quatorze ans, le prince Édouard, âgé de dix ans comme Jane Grey, et lui donnant presque toujours le bras (V. deux estampes de 1548; cartons Fourniols).

Ces derniers mois de sa vie (1546-1547), Henri fut anxieusement agité entre les deux factions de son règne: les papistes et les hérétiques, les uns dirigés par Gardiner, les autres par Cranmer.

Gardiner avait au-dessus et autour de lui le duc de Norfolk, le comte de Surrey, et tous les clients des Howard.

Cranmer était fortifié des Seymour et de John Dudley, vicomte de Lisle. La reine Catherine Parr et les Dorset se ralliaient à ce grand parti.

Le roi qui n'était plus préoccupé que de la passion de transmettre la couronne à Édouard, inclinait vers les Seymour, les oncles du jeune prince, et se méfiait des Howard parents des Tudors et assez puissants, assez riches, assez déterminés pour usurper le trône d'Angleterre.

Sous le prétexte que le comte de Surrey, fils du duc de Norfolk, désirait épouser la princesse Marie et qu'il avait écartelé son écusson des armes d'Édouard le Confesseur, il fut condamné à mort comme coupable d'avoir aspiré au sceptre (19 janvier 1547). Six jours après il fut décapité. C'était un brave lord et un poëte éminent. Ses ballades où il célébrait la fée Géraldine couchée parmi les fleurs, ses sonnets où il chantait l'amour et l'héroïsme étaient fort à la mode dans toute l'aristocratie.