Voilà les principaux traits du récit de Crawford ; ne confirment-ils pas sur tous les points les lettres tant contestées dont j'ai cité quelques fragments?
On comprend et l'on touche au doigt le rôle de la reine. Elle obéit à Bothwell en frémissant. Bothwell la fascine, la subjugue, la précipite. La conscience lutte en elle et la nature se révolte ; mais Bothwell l'emporte.
Darnley est confiné à Glasgow. Marie accourt afin de l'en tirer. Elle ne ménage aucune séduction. Elle enivre de ses sourires et de ses regards cet enfant sensuel. Elle le connaît et se joue de ses illusions. Elle enchante sa proie afin de l'enlever. Elle amuse et endort sa victime. Elle attise la passion de ce faible et voluptueux jeune homme pour le mener au trépas.
Ah! puissé-je me tromper! mais les apparences, les probabilités sont accablantes.
Marie avait conduit à Glasgow deux personnes dévouées à Bothwell. La première était lady Reres, qui avait tant servi l'amour du comte, et qui restait auprès de Marie comme favorite pour elle, pour lui comme témoin. Car Bothwell était jaloux de la reine, et comment ne l'aurait-il pas été? « … Il sçavoit, dit un grave contemporain, qu'elle aimoit son plaisir et à passer son temps aussi bien que aultre du monde. »
La seconde personne attachée à Marie par Bothwell était Nicolas Hubert, un Français qu'on appelait Paris, du nom de sa ville natale. Cet homme, qu'un regard de Bothwell glaçait d'épouvante, et qui, par peur, consentit à entrer dans le complot contre la vie du roi, accompagnait Marie dans son voyage de Glasgow. Ce fut lui qu'elle envoya à Bothwell avec quatre cents écus et une lettre, celle du 24 janvier, si conforme à la déposition de Thomas Crawford. Après avoir fait à Paris plusieurs recommandations, elle ajouta : « … Vous dirés ensuite à monsieur de Boduell que je ne vas jamais vers le roy que Reres n'y est, et voyt tout ce que je fais. »
Paris partit, et n'oublia rien de tout ce qui lui avait été confié. Son véritable message était de demander à Bothwell et à Lethington, les deux principaux auteurs du band régicide, où il faudrait loger Darnley à son retour, si c'était à Craigmillar ou à Kirk-of-Field.
Quand Marie eut reçu la réponse, et qu'elle eut appris que Kirk-of-Field était le lieu désigné, elle décida le roi à quitter Glasgow pour vivre où elle vivrait. Il se déroba à son père et aux amis de sa famille pour venir à Édimbourg sur les pas de la reine. Elle ne l'installa point à Holyrood. De concert avec Bothwell, qui s'était empressé à leur rencontre, et sous prétexte de placer le malade dans un lieu plus paisible, dans un air plus pur, elle l'établit près des ruines du couvent des Dominicains ou frères noirs, dans la maison de l'Église-du-Champ (the Kirk-of-Field). Cette maison appartenait à Robert Balfour, le séide de Bothwell, et le plus odieux des conjurés pour l'assassinat du roi. C'était une vieille et vaste demeure abandonnée, située à l'écart, à quelque distance d'Hamilton-House et de sept pauvres cottages, entre deux cimetières. Là tout était lugubre, et l'on n'entendait que le hurlement des chiens et le croassement des corbeaux.
La tristesse de Darnley redoubla.
Marie, pour le calmer, fait tendre son lit dans une pièce au-dessous de la chambre du roi. Elle est de plus en plus assidue. Tour à tour épouvanté et séduit, Darnley ne sait que flotter entre son effroi et son espérance. Il ne peut se résoudre à rien.