Un jour, le 9 février 1567, Marie s'oublie chez lui plus longtemps que de coutume. Elle le quitte très-tard. L'amour semble la retenir. Elle reste avec Darnley depuis six heures jusqu'à onze heures du soir. Cette entrevue tout entière est affectueuse, caressante. En partant, Marie sourit à Darnley et l'embrasse tendrement.
Où se rend-elle?
Est-ce dans son appartement au-dessous de celui du roi? Non. Voici, d'après la déposition de Paris, ce qui s'était passé dans cet appartement quelques heures auparavant. « La royne me dict : « Sot que tu es, je ne veux pas que mon lict soyt en cet endroyt là ; » et de faict, le fist oster. Là-dessus, je pris la hardiesse de luy dire : « Madame, monsieur de Boduell m'a commandé luy porter les clés de votre chambre, et qu'il a envie d'y faire quelque chose : c'est de fayre saulter le roy en l'air par pouldre qu'il y fera mettre. — Ne me parle point de cela ceste heure cy, ce dict-elle ; fais-en ce que tu vouldras. » Là-dessus, je ne l'osoys parler plus avant. »
La reine ne descend pas dans cette pièce destinée à une explosion terrible. Elle se hâte vers Holyrood, afin d'assister à la fête qu'elle donne pour le mariage de Bastien, un de ses serviteurs, avec sa première femme de chambre, Marguerite Carwood. La reine traverse les rues aux flambeaux. Elle arrive pour le bal masqué. Elle l'anime de sa présence, et cette nuit-là, Bothwell la remplacera à Kirk-of-Field.
Hay de Tallo, Hepburn de Bolton et quelques autres bandits de Bothwell ; Wilson, son tailleur ; Powrrye, le portier de son hôtel ; George Dalgleish, son valet de chambre, s'étaient munis de fausses clefs. Toute la soirée, pendant que la reine s'entretenait folâtrement avec le roi, ils s'étaient occupés à transporter des barils de poudre dans les caves et dans la pièce qu'occupait Marie au-dessous de l'appartement de Darnley.
Paris, le domestique familier de la reine, avait été leur introducteur et leur guide. Il connaissait la maison, et la terreur que lui inspirait Bothwell l'avait fait consentir à tout.
Quelles furent les péripéties de cette nuit tragique? Les contemporains se partagent en milles controverses, et les historiens hésitent entre les diverses hypothèses.
Pour moi, voici la vérité telle qu'elle coule des sources que j'ai soigneusement dégagées de plus d'un limon, telle qu'elle jaillit de la tradition populaire que j'ai entendue au pied de l'église expiatoire bâtie sur ce funèbre lieu.
Après le départ de la reine, Darnley, qui jusque-là s'était senti égayé par l'enjouement et fortifié par le retour d'affection de Marie, retomba dans sa mélancolie habituelle. Tout était plus morne et plus menaçant sous son toit délabré, que la reine avait quitté pour les salles parfumées, éblouissantes du palais. On se réjouissait à Holyrood pendant que lui se consumait à Kirk-of-Field. Le roi souffrait de sa convalescence, de son isolement et de ses périls. Mille sombres pensées traversèrent son esprit, mille fantômes terribles assiégèrent son imagination. Rien ne révèle mieux les orages de son âme que ses dernières paroles et son dernier chant. Le prince avait été élevé par une mère qui, soit dans un intérêt religieux, soit peut-être dans un intérêt d'ambition, pour mettre son fils en une harmonie de plus avec Marie Stuart, avait enflammé sa foi et incliné sa mollesse aux pratiques les plus minutieuses. Il secoua d'abord ce joug importun et se plongea dans le torrent de tous les plaisirs. Il se montra le premier parmi les jeunes débauchés d'Édimbourg, et ses désordres, provoqués, accrus par l'indifférence de la reine, avaient indigné, scandalisé les zélés presbytériens. Depuis qu'il était malade, Henri avait eu des remords, et s'était jeté du libertinage dans la dévotion. Quand ses ennuis, ses chagrins, ses dangers l'obsédaient, son âme tremblante, désolée, à qui tout manquait ici-bas, se rattachait à Dieu par la prière, par les psaumes, et s'abritait sous le bouclier du Fort entre les forts d'Israël.
Ce soir suprême, il parla peu à Taylor. Si l'on en croit la tradition, le psautier de la Vulgate, que lui avaient enseigné sa mère et son gouverneur en haine du Psautier presbytérien, lui revint en mémoire, et il en répéta des versets au hasard. Il se mit à chanter des psaumes d'un accent doux, monotone, et Taylor lui répondit d'une voix plaintive.