Tout allait donc à souhait pour l'immortelle honte de Marie Stuart.

Les deux autres femmes que Bothwell avait séduites par un semblant de sacrement ayant été éloignées, il fut enjoint à Craig, l'un des ministres d'Édimbourg, de publier les bans de la reine et du duc d'Orkney. Craig, émule et collègue de Knox, était né, ainsi que le réformateur, au milieu de ces montagnes d'Écosse, où les courages croissent comme les arbres noueux, et où les caractères se tiennent debout comme les blocs de granit. Il résista. Mandé devant le conseil privé, il justifia sa détermination. Sommé d'annoncer le mariage, il monta en chaire, obéit ; puis, après avoir rendu compte de sa conduite au peuple assemblé, il ajouta :

« … Je prends le ciel et la terre à témoin que j'abhorre, que je déteste ce mariage, aussi scandaleux qu'abominable aux yeux du genre humain. Mais puisque les grands, comme je m'en aperçois, autorisent cette union par leurs flatteries ou leur silence, je conjure tous les fidèles d'adresser leurs prières ferventes au Tout-Puissant pour qu'une résolution formée contre toutes les lois, la raison et la conscience, puisse, par la miséricorde divine, ne pas tourner à la ruine de la religion et du royaume! »

Cité encore une fois devant le conseil pour ces paroles, Craig soutint ce second interrogatoire avec une fermeté si héroïque, avec une audace si sainte, que ses juges, dans l'effroi de l'opinion publique, n'osèrent le condamner.

Tout étant préparé, le 15 mai 1567, Marie vint en personne à la cour de justice, et déclara qu'elle voulait s'unir au duc d'Orkney. Il n'y avait plus aucun obstacle légal. La cérémonie des noces se fit de très-grand matin, selon le rite réformé, dans l'une des salles du palais d'Holyrood. Marie, la nièce des Guise, la princesse catholique, épousa, sans dispense du pape, un homme perdu de dettes, de crimes et de vices, un homme qui avait trois femmes et qui était protestant. Au moment de la célébration, un oiseau noir frôla de son aile une des fenêtres ; ce que tout le monde remarqua, et ce que presbytériens et catholiques interprétèrent à mauvais présage.

Les remords avaient déjà sans doute déchiré Marie. Son repentir commença sûrement avant ce jour néfaste. Mais il était trop tard pour reculer. Du Croc, qui avait refusé d'assister à cette cérémonie impie, fut mandé chez la reine quelques heures après qu'elle eut élevé Bothwell au trône. On apprit à l'ambassadeur de France, à son arrivée, qu'une scène terrible avait éclaté, la veille, dans les cabinets intérieurs. Bothwell avait voulu parler en maître, et la reine avait résisté. Poussée à bout, elle s'était emportée aux dernières violences, et elle avait demandé à cris aigus un poignard pour se tuer. « Je m'aperçus d'une estrange façon entre elle et son mary, écrit du Croc ; ce qu'elle me vollut excuser, disant que si je la voyois triste, c'estoit pour ce qu'elle ne voulloit se réjouir, comme elle dit ne le faire jamais, ne désirant que la mort. »

Du Croc se tait sur le point formidable de cette discussion, tyrannique d'une part, inébranlable de l'autre. Marie aimait encore éperdument Bothwell, qui exerçait sur elle une influence ou plutôt une fascination si absolue, que les contemporains n'ont su l'expliquer par aucune autre cause que la sorcellerie. Cette fascination se brisa contre un sentiment. Bothwell avait trouvé dans Marie la femme facile à l'amour, la reine souple à toutes les compromissions, l'épouse accessible même à la pensée de l'assassinat ; mais il trouva la mère armée de tout son cœur et si invincible, qu'il se vit contraint de céder. Il avait témoigné le désir d'avoir le jeune prince en sa puissance, et c'est contre cette prétention sinistre que Marie se roidit dans un effort désespéré, triomphant. Bothwell, ne pouvant renverser l'obstacle de la volonté maternelle, dissimula et attendit tout de l'avenir. Il lui échappait parfois des paroles redoutables. Il se vantait de laisser une lignée de rois. Le comte de Marr, gouverneur de Jacques, et qui nourrissait contre Bothwell la haine vigoureuse d'un homme de bien contre un scélérat tout-puissant, prit de plus en plus ombrage des projets du meurtrier de Darnley. Il craignit que le bourreau du père ne devînt le bourreau du fils. Il ne balança point à ranimer d'un souffle puissant la ligue des seigneurs mécontents de l'élévation de Bothwell.

Celui de tous les lords qui seconda le mieux le comte de Marr, et qui donna le plus de prestige à la ligue, fut Kirkaldy de Grange. Il était généreux, humain, fier avec les nobles, doux aux vaincus, secourable aux faibles. Toutes les luttes qu'il soutint si héroïquement dans les guerres civiles n'eurent qu'une cause : sa piété pour les opprimés. Il avait soif de la justice et du dévouement. C'était, du reste, un homme de guerre accompli. D'une taille admirable, d'une santé de fer, endurci aux fatigues, il supportait gaiement les rudes travaux, la faim, les insomnies. Ses campagnes sur le continent avaient attiré sur lui l'attention de toute l'Europe. Il était estimé des princes, des généraux. « C'est l'un des plus vaillants hommes de la chrétienté, » disait Henri II. Ce roi guerrier le citait sans cesse à ses courtisans comme un modèle. Il se plaisait à regarder lancer le javelot ou tirer de l'arc par de Grange, à qui tous les exercices étaient familiers, et qui n'avait pas d'égal dans la variété de ses aptitudes militaires.

Les deux passions de Kirkaldy furent l'amitié et la gloire. Dès sa jeunesse, lié à Norman Lesly, son complice du coup de main contre l'archevêque de Saint-André, il s'enferma avec lui dans le château après la mort du prélat, et ils le défendirent avec un héroïsme que l'histoire a célébré. Emmenés captifs en France, puis rendus à la liberté, ils suivirent à la guerre le duc de Guise et le connétable de Montmorency. De Grange fut encouragé et loué par ces deux illustres capitaines. Norman Lesly, qu'il aimait de toutes les forces de son cœur, périt très-jeune. Le connétable voulait surprendre Renty. Averti par ses espions, Charles-Quint accourut avec toute son armée pour protéger cette place. Le connétable, le duc de Guise et l'amiral de Coligny battirent les Impériaux, mais ils furent obligés de lever le siége de Renty.

Dans les escarmouches qui précédèrent la bataille, Norman Lesly s'avança sur un magnifique cheval. Il avait revêtu ses habits de fête et pris ses plus belles armes. Il conduisait trente aventuriers. Il salua en passant le duc de Guise, et s'élança vers une colline contre une troupe nombreuse de cavaliers ennemis. Abandonné au premier choc par les siens, il demeura avec sept braves seulement au milieu d'une mêlée furieuse. Il tua cinq ennemis de sa main, puis il se fit jour l'épée au poing, et vint tomber mourant avec son cheval à quelques pas du connétable émerveillé d'une telle intrépidité. De Grange survint. Norman lui sourit et parut un moment ranimé. Mais il perdit bientôt connaissance. Le roi ordonna de le transporter dans sa propre tente, et le fit panser par ses chirurgiens. Tous les soins furent inutiles. Il expira quelques jours après dans les bras de son cher de Grange, son meilleur ami et son émule en courage. De Grange, au désespoir, fit des prodiges de valeur pendant le reste de la campagne. Rien ne pouvait dissiper sa douleur que l'émotion du combat. Il y allait serein, mais il en revenait triste. M. le connétable lui fit un jour cet honneur d'entrer sous sa tente, et cette voix rude, austère, essaya de consoler le jeune Écossais. De Grange était admiré de tous les gentilshommes de France et particulièrement aimé du duc de Guise, qui disait : « Ce bon soldat sera un bon capitaine, car il a le cœur chaud, le bras prompt et la tête froide. »