Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le meurtre de Darnley.

C'est ce qu'Élisabeth voulait. Elle eut une apparence de raison pour colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été criminelle!

Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle, croyait à l'authenticité de ces lettres. A son retour des conférences d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit : « Ne voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse? — Non, madame, » répondit le duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. « Je n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité sur son oreiller. » En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies.

Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte ; et, d'un autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son intervention.

Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens, la nature, la commisération, l'hospitalité.

Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le statu quo. Murray était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner une clémence ; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée d'avance et une atroce politique.

Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi et du royaume, désirait reparaître en Écosse. Il ne le pouvait qu'avec l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk, d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le comte de Westmoreland : muet avertissement de Norfolk! Murray comprit le sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc ; mais il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Élisabeth.

Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à la guerre, craint des factions, maître de tous les ressorts cachés du pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la sécurité du foyer par toute l'Écosse.

Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut immense.

Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray, c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement, et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des politiques, elle fait des héros, des martyrs ; ce principe anime des milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment au fort de la lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sous chaque nom de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la vertu, tantôt par le crime, et à laquelle ils immolent sans remords des hécatombes humaines.