Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe : « Tout va bien, compagnons! redescendez jusqu'à la saillie du rocher. » Les braves de Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie, ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. « Maintenant, reprit le capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas. » Il monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et, croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors. Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité prévue, tant cette partie du château semblait imprenable! Une lutte s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef. Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés, facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été tentés dans aucun siècle et dans aucun pays.
« Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz (Lennox)… qui est un accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la royne d'Écosse. »
« J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la surprise de Dumbarton. »
Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui préparait le siége du château d'Édimbourg et la ruine de son parti. « Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les surpreneurs solicités de le randre en mein angloise. »
Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de Sheffield, le 18 avril 1571 :
« Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les précédentes actions d'icelle (d'Élisabeth), il ne se peult attandre de son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de toute l'isle. »
Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M. de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette dénonciation sacrilége, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver. L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par une superstition commune au XVIe siècle, il croyait à la cabale et aux sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan, ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt ans plus tard, il mourrait « suspendu entre la terre et le dais du ciel. » L'archevêque avait oublié la prophétie ; il s'en souvint dès qu'il se vit entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui l'entouraient, et annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement : « Je m'y attendais. » L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un primat.
L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père ; la jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau, comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut submergée de sang.
Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués : l'un, celui de la reine, à Édimbourg ; l'autre, celui du roi, à Stirling.
De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le cri de vengeance, Pensez à l'archevêque de Saint-André! réveilla la ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkaldy, forcé, lui, de demeurer au poste le plus périlleux et le plus important de l'Écosse, au château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling, un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart.