La barge royale l'entraîna jusqu'à la porte des traîtres. Elle s'arrêta devant cette porte. De là, Norfolk dut jeter un triste regard sur cette rivière tragique, où tant de larmes sont tombées ; et qui roulerait du sang au lieu d'eau, si elle roulait tout le sang des prisonniers d'État qu'elle a charriés du pont de Londres à ce cintre funèbre et bas que le duc franchit, et où plus d'un captif fut noyé entre deux grilles, puis emporté par le fleuve à la mer.

Norfolk débarqua sur un escalier verdâtre. Quand il en eut gravi les degrés humides, un pressentiment mortel, qu'il avoua depuis à sir Henri Lee, lui perça le cœur. A sa gauche et à sa droite, il avait reconnu les deux ponts intérieurs et les quatre portes flanquées de huit tours échelonnées le long de la rivière. En face de lui se dressait la tour sombre où furent assassinés les enfants d'Édouard. Cette tour s'appelle encore aujourd'hui la Tour du Sang, the Bloody Tower.

Escorté de ses gardes, Norfolk passa sous le porche hideux de la Tour du Sang, et pénétra dans la grande cour où s'élève la Tour Blanche.

Cette tour quadrangulaire est la plus ancienne partie de la forteresse. Elle est encore crénelée et soutient une tourelle à chacun de ses quatre angles. Les murs ont quatorze pieds d'épaisseur. Ils revêtent de leur maçonnerie colossale la galerie d'Élisabeth et le cachot étouffé où fut détenu Raleigh.

Norfolk contempla les nombreuses tours avec horreur. Renfermé d'abord dans la Tour Blanche, après une odyssée de captif parmi les différents cachots du vaste donjon, il fut confiné dans la tour Beauchamp, qui était, à proprement parler, la prison d'État. C'était ordinairement la dernière étape des condamnés pour crime politique.

Même aujourd'hui, nul ne peut traverser sans frisson ces lieux formidables, ces cours sinistres, ces galeries écrasantes, ces voûtes qui pleurent, ces échos qui gémissent ; nul ne peut visiter sans effroi ces tours que tant d'infortunés habitèrent, et cette tour suprême où Norfolk fut enfin relégué. C'est là qu'il écrivit son nom dans la pierre, et qu'il creusa de ses coudes le bois de la petite fenêtre d'où il voyait, en face de Saint-Pierre ès Liens, l'une des places de l'Échafaud, toute pavée de cailloux noirs. Cette place, hélas! fut bien souvent arrosée de sang humain par les souverains de l'Angleterre. Elle devint comme un autel de Teutatès, dont les Tudors, ces pontifes-rois, furent les druides impitoyables.

Telle est la Tour de Londres.

Bastille gigantesque, multiple, irrégulière, ténébreuse, dont les toits sont peuplés de corbeaux, les crevasses de hiboux, les corridors de chauves-souris! Monument de deuil entrecoupé de portes, de guichets, de herses de fer, rempli d'armes, de billots et de haches! Château et prison, Kremlin limoneux de l'Occident, qui, le jour, attriste jusqu'au soleil ; qui, la nuit, projetant ses masses confuses, faiblement éclairées par quelques réverbères et par le brasier de charbon des cheminées féodales, ressemble plus à un palais de l'enfer qu'à un édifice des vivants!

Le duc de Norfolk, surveillé avec une extrême sévérité, fut comme au secret dans l'isolement terrible de la Tour. Sans livres, sans amis, réduit à lui-même, Dieu et son courage lui communiquèrent une sérénité héroïque. On procéda minutieusement à son interrogatoire, on instruisit lentement son procès. Toutes les formalités accomplies, on vint le chercher un matin dans sa prison, et on le mena par la Tamise à Westminster-Hall. Introduit devant ses pairs, les lords d'Angleterre, il fut condamné sur ses propres lettres et sur les témoignages de Higford, de Barker, de Bannister et de l'évêque de Ross, épouvantés par les menaces de la torture.

L'émotion des juges, plus forte un moment que l'envie des uns et que le fanatisme des autres, éclata dans les gestes, sur les visages. Le comte de Shrewsbury fondit en larmes en prononçant, comme grand sénéchal, la cruelle sentence : « Nous ordonnons que Thomas Howard, duc de Norfolk, soit transféré de cette enceinte à la Tour ; que de là il soit traîné sur une claie au gibet de Tyburn, pendu, détaché à demi mort de la potence ; que ses entrailles soient jetées au feu, et qu'ensuite son corps, partagé en quatre tronçons, soit exposé aux portes de la ville de Londres, et sa tête hissée au centre du pont de la Cité. »