La reine d'Angleterre avait toujours été fort opposée à ce mariage. Elle n'aurait pu y consentir sans être amenée à désigner pour ses successeurs Marie et Norfolk. Or, les reconnaître pour héritiers, Marie tenant l'Angleterre par le catholicisme, Norfolk par ses vastes territoires, par ses amitiés et ses alliances, c'était comme si Élisabeth eût livré la couronne de son vivant. Rien n'était plus contraire à sa haine, à sa nature. Elle n'hésita pas à se prononcer. Elle prévint et gourmanda le duc de Norfolk. Elle le menaça de tout son ressentiment.
« Il y a eu, dit l'ambassadeur de France, de grosses parolles entre la royne d'Angleterre et le duc de Norfolk, et j'entendz qu'elle s'est courroucée fort asprement à luy de ce qu'il trettoit, sans son sceu, de se maryer avec la royne d'Escosse, lui deffendant fort expressement de n'y prétendre plus en quelque façon que ce soit. »
Le duc promit tout et ne tint rien. Sorti de la Tour le 4 août 1570, il se remit immédiatement en relation avec Ridolfi, l'opiniâtre agent entre le pape, le roi d'Espagne et Marie Stuart.
Ridolfi eut plusieurs conférences à Londres avec l'évêque de Ross, et au château de Howard avec le duc de Norfolk. Des instructions lui furent données. Le rétablissement du catholicisme en Angleterre et le détrônement d'Élisabeth, étaient le double but de ces instructions. Il y avait, de plus, une partie secrète qui n'avait pas été confiée au papier, mais dont Ridolfi devait faire la confidence orale aux cours de Rome et de Madrid. Toutes choses ayant été convenues et réglées, Ridolfi partit pour les Pays-Bas au printemps de 1571. Il vit le duc d'Albe à Bruxelles, puis il se rendit auprès du pape, qui, satisfait des nouvelles que lui apportait le banquier florentin, l'envoya à Philippe II avec de vives recommandations.
Il eut, le 18 juin, à Madrid, une audience du roi. Le 7 juillet, il fut mandé à l'Escurial par le duc de Feria, que Philippe II avait chargé d'interroger l'interprète de Marie Stuart et de Norfolk sur la conjuration d'Angleterre. Les renseignements de Ridolfi, écrits au moment même par le secrétaire d'État Zayas, constatent qu'il s'agissait non-seulement de restaurer le catholicisme et de détrôner Élisabeth, mais encore de tuer cette princesse. Le conseil du roi d'Espagne délibéra longuement sur le meurtre de la reine d'Angleterre et sur la conquête de l'île. Philippe II réfléchit aux diverses opinions de ses ministres, balança quelque temps, et finit par remettre l'entière responsabilité d'une décision à l'inexorable duc d'Albe.
Cependant la conjuration était découverte en Angleterre. Norfolk, convaincu d'avoir poussé les intrigues jusqu'à la trahison, fut une seconde fois conduit par eau à la Tour. Cruelle dérision du sort! On l'emmena au lugubre donjon dans la barge royale, surmontée d'un dais de velours blanc d'où pendaient des couronnes de roses et des guirlandes d'épis d'or!
A cette époque, où le génie féroce des gouvernements était en harmonie avec le dur génie qui avait élevé la Tour, ce monument barbare et plein des terreurs du moyen âge, il n'y avait ni rues pavées, ni voitures commodes, ni routes praticables. Les rois eux-mêmes et les reines étaient obligés de voyager à cheval.
Les Anglais étaient privilégiés.
La Tamise était leur grand chemin mobile. Elle était couverte de barges comme les lagunes de gondoles. Londres était la Venise brumeuse du Nord. Cette route liquide était la route des trafiquants, des marins, des prisonniers d'État, des princes, des ministres, des pairs, de la haute noblesse. Tous avaient leurs barges pavoisées, ornées de leurs emblèmes ou de leurs blasons, soit qu'ils eussent quitté la rive pour leurs affaires, soit qu'ils se rendissent à Greenwich, à Westminster ou à Richmond, résidences d'été des Tudors. C'est là que les terribles souverains de la Grande-Bretagne tenaient leur cour dans la belle saison. C'est là que la Tamise, toute sillonnée d'innombrables barges, descendait et remontait tous les personnages industriels, commerçants et historiques de l'Angleterre. Il y avait la barge du lord-maire, les barges des corporations, les barges des comtes, des marquis, des ducs ; les barges de la royauté, dont le mouvement varié et pittoresque dans toutes les directions semblait la circulation de vie de l'immense cité.
Norfolk, quoique absorbé dans son âme, entrevit vaguement, au milieu de ce bruit et de ce paysage maritime, sa barge, aussi splendide que la barge royale. Elle était amarrée à quelques toises de Somerset-House. Le duc, à l'aspect de sa bannière armoriée qui flottait au vent, détourna tristement les yeux.