Sa passion croît dans la solitude et s'allume un moment.
Elle négocie impatiemment son divorce avec Bothwell et son mariage avec Norfolk. « A quoy la royne d'Escoce monstre non-seulement de consentir, mais bien fort le désirer, » dit M. de La Mothe-Fénelon. Dans ce mariage avec Norfolk, elle aime Norfolk lui-même, et la liberté, et l'empire que cette main loyale lui rendra. De sa prison, Marie écrit tendrement à Norfolk. Elle lui avoue qu'elle porte caché à son cou, en signe de sincère amour, le diamant que lord Boyd lui a remis de la part du duc. Elle se confie en lui. Elle lui répète, dans une effusion de sensibilité, qu'elle lui appartient, et que ce qu'elle souhaite le plus au monde, c'est de partager avec lui tout heur et tout malheur. Elle l'assure qu'elle lui sera fidèle jusqu'au tombeau.
Elle oublie tout ce qui n'est pas Norfolk. Elle ne connaît plus Bothwell. Elle n'a plus ni la mémoire du cœur, ni la mémoire des sens, ni la mémoire de la conscience : le remords. Elle n'a jamais su ni se souvenir ni prévoir. Cette fois encore elle ne sait que se livrer à l'impétuosité du moment. Voilà Marie Stuart. Il n'y a pour elle ni veille ni lendemain, il n'y a que le jour. Sa passion s'agite et brûle comme le feu dans l'heure présente, bois vil avant, cendres après.
La santé de Marie Stuart, à cette époque, était bien chancelante. Elle avait des élans vifs et courts d'espérance, puis des découragements infinis. Elle fatiguait de ses plaintes, de ses prières, la France, Rome et l'Espagne. Ces réclamations, ardentes comme son caractère, incessamment renouvelées et incessamment trompées, l'avaient jetée dans une maladie nerveuse qui mit sa vie en danger.
Le 28 novembre 1570, lord Shrewsbury obtint l'autorisation de s'installer à Sheffield, dans un château qui lui appartenait, et d'y conduire Marie Stuart. Elle avait un besoin pressant de changer d'air. Elle se rétablit à Sheffield, le principal séjour de sa longue captivité, d'où elle fit par intervalles quelques voyages à Chatsworth, à Buxton et à Worksop.
Lord Shrewsbury ressentait en soucis et en tristesse ce que Marie Stuart éprouvait en adversités. Il la plaignait, et il était contraint de la tourmenter. Lord Shrewsbury était peut-être le seigneur d'Angleterre pour qui Élisabeth avait le plus d'estime. Il était honnête homme, bien que courtisan. Son dévouement pour sa souveraine était ancien comme une tradition, inaltérable et un peu sévère comme un devoir religieux. Élisabeth le savait, et cependant, telle était son incurable défiance, qu'elle avait forcé le comte à prendre pour serviteurs des espions de Walsingham et de Burleigh. Sa situation, qu'il n'avait pu décliner (son refus eût semblé une trahison), était profondément pénible. Il était geôlier et prisonnier tout ensemble. Un fait expliquera cette sorte de supplice auquel il se condamnait pour éloigner les soupçons, et pour se soustraire aux réprimandes d'Élisabeth. Un petit-fils lui étant né dans son château, il le baptisa lui-même. Il se garda de mander un prêtre, afin d'éviter l'accusation d'entretenir avec des étrangers, sous des prétextes domestiques, des relations équivoques.
Marie subissait en frémissant cette tutelle inquisitoriale, ces rigueurs sauvages d'Élisabeth, que la courtoisie respectueuse et tendre du comte de Shrewsbury ne parvenait pas toujours à tempérer. Les souffrances mêmes grandissaient la reine d'Écosse dans sa prison. On pardonnait ses fautes, on doutait de son crime, on ne considérait que son infortune. La haine d'Élisabeth provoquait les dévouements autour de l'illustre captive. Elle semblait deux fois reine au fond de ses cachots. Ce long martyre qui lui était infligé lui rendait presque l'innocence. Les catholiques lui témoignèrent une immense pitié et un immense enthousiasme. Le duc de Norfolk, le premier des pairs par sa naissance, par ses richesses, par son influence, lui était comme fiancé. Il était doué d'une âme délicate. Lié au catholicisme et aux catholiques, catholique de cœur, bien que la nécessité lui imposât les formes extérieures de la religion nouvelle, son amour lui créait dans son parti une popularité. Mais ce qui attirait irrésistiblement le duc de Norfolk, indépendamment de l'opinion catholique, du titre de la reine, de sa beauté, de sa grâce, de son esprit, de son courage, c'étaient ses malheurs. Pour le duc, la captivité était encore le plus puissant charme de cette princesse.
Quoique brave, Norfolk n'était pas un capitaine ; quoique délié, il n'était pas un diplomate ; quoique chef de parti, il ne fut jamais un homme d'État. Il y avait en lui un mélange de qualités et de défauts, de faiblesses et de témérités, de vices et de vertus, de hauteur, de politesse, de générosité, d'ambition, de vanité, d'insouciance, qui faisaient de Norfolk le modèle accompli du grand seigneur, le type achevé du lord anglais. Ses innombrables vassaux étaient son peuple, la noblesse britannique était sa cour à ses yeux. Il était chimérique à force d'orgueil. « Quand je suis dans ma bonne ville de Norwich, disait-il, je me tiens pour un roi. » Un personnage si chevaleresque, si fastueux, d'habitudes si élégantes, d'une audace si aventureuse et si légère sous une apparence de gravité aristocratique, pouvait bien être un idéal pour Marie Stuart en même temps qu'un salut ; pour Élisabeth, n'étant pas un instrument, il pouvait devenir une victime.
De plus en plus épris de la reine d'Écosse, il avait sollicité et obtenu pour son mariage avec elle l'agrément de la cour de France et de la maison de Guise.
Il n'y avait qu'un obstacle, mais il était invincible.