Le commandant ayant obéi, Norfolk descendit l'escalier sombre, et traversa d'un pas ferme l'espace qui le séparait de l'échafaud. Il s'inclina avec une affectueuse courtoisie mêlée de tristesse devant les groupes de soldats et de peuple qu'on avait laissé pénétrer dans l'intérieur de la Tour.

Comme il arrivait au pied de l'échafaud, il eut soif et demanda à boire. Une femme âgée et voilée, qui l'avait suivi tout en pleurs, lui présenta une coupe que le duc reconnut aussitôt. Cette coupe était la sienne, celle de ses ancêtres, et cette femme était sa pauvre vieille nourrice. Elle versa d'un flacon un peu d'ale mousseuse, que le duc se hâta d'avaler. Lorsqu'il rendit la coupe, la nourrice saisit la main de son maître, et la baisa en sanglotant : « Que Dieu te bénisse, dit le duc, et que mes enfants t'aiment à cause de ce que tu as fait! » Puis, comme il s'attendrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monta rapidement l'échafaud, toujours assisté du doyen de Saint-Paul.

Un autre personnage accompagna Norfolk jusque sur l'échafaud. Ce fut sir Henri Lee, l'un des plus braves et des plus légers courtisans de ce règne. Il osa une action plus sérieuse que beaucoup de graves lords, qui ne balancèrent pas à déserter le duc de Norfolk dans son infortune. Sans souci de déplaire à Élisabeth, dont il s'intitulait le défenseur, sir Henri Lee, l'ancien obligé du duc, était accouru là au nom de la reconnaissance et de l'honneur, comme Alexandre Nowell au nom de la religion, pour consoler les derniers instants de Norfolk.

Pendant les quelques minutes que le duc s'entretint avec Nowell, près du bourreau et de la hache, sir Henri eut le courage de s'adresser au peuple, l'adjurant d'invoquer le ciel pour son malheureux ami.

Le duc parla à son tour. Il déclara que son arrêt était juste, et qu'il avait trompé sa souveraine en lui promettant de rompre toute relation avec la reine d'Écosse. Soulagé par cet aveu, et s'abusant lui-même sur ses complots passés par ses intentions présentes, il protesta qu'il n'avait pas cessé d'être fidèle à Élisabeth, à la religion réformée et à l'Angleterre.

Son allocution finie, le duc jetant un long regard sur la foule, mit la main sur son cœur. Il pardonna à l'exécuteur, « auquel il fit largesse d'une bourse d'angelots. » Il embrassa successivement et avec effusion Alexandre Nowell et Henri Lee, le prêtre et le chevalier qui ne l'avaient point abandonné ; puis, se prosternant, il posa sa noble tête sur le billot. Le bourreau l'abattit d'un seul coup.

Le peuple poussa un grand cri. Les paroles du duc, son attitude, sa belle figure, où le regret luttait avec l'héroïsme et qu'illuminait la flamme d'un amour fatal à travers l'horreur même du supplice, tout cela avait ému la multitude. Ceux qui le croyaient criminel le plaignaient ; plusieurs niaient sa culpabilité et déploraient sa mort tragique. Les femmes pleuraient et publiaient hautement son innocence.

Les restes du duc de Norfolk furent transportés dans la chapelle voisine dédiée à saint Pierre. C'est là qu'étaient enterrés les condamnés illustres. C'est là que reposent, avec le duc de Norfolk, l'évêque de Rochester, Jean Fischer ; Anne de Boleyn, George Boleyn, son frère ; Jane Grey, Thomas Morus, la comtesse de Salisbury, le comte d'Essex, et tant d'autres victimes du despotisme royal.

Un outrage était encore réservé à Norfolk.

On connaît Windsor et sa chapelle.