MARIE STUART A PRÉAU, SON AUMONIER.
Le 7 février 1587, au soir.
« J'ay esté combatue ce jour de ma religion et de recevoir la consolation des hérétiques. Vous entendrez par Bourgoin et les aultres que, pour le moins, j'ay fidellement faict protestation de ma foy, en laquelle je veux mourir. J'ay requis de vous avoir pour faire ma confession et recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté cruellement refusé aussi bien que le transport de mon corps, et le pouvoir de tester librement ou rien escrire que par leurs mains, et soubs le bon plaisir de leur maistresse. A faute de cela, je confesse la griefveté de mes peschez en général, comme j'avais délibéré de faire à vous en particulier, vous priant au nom de Dieu de prier et veiller ceste nuict avec moy pour la remission de mes peschez, et m'envoyer vostre absolution de toutes les offences que je vous ay faictes. J'essayeray de vous voir en leur présence comme ils m'ont accordé du maistre d'hôtel (Melvil) ; et s'il m'est permis, devant tous, à genoux, je demanderai la bénédiction. Advisez-moi des plus propres prières pour ceste nuict et pour demain matin ; car le temps est court. Vos bénéfices vous seront asseurez, et je vous recommanderay au roy. Je n'ay plus de loisir. Advisez-moy de tout ce que vous penserez pour mon salut par escrit. Je vous envoyeray un dernier petit token. »
Ce billet achevé, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle possédait cinq mille écus qu'elle sépara en autant de lots différents qu'elle avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux fonctions, aux besoins. Ces lots, elle les plaça dans autant de bourses pour le lendemain.
Elle désira ensuite de l'eau de ses étuves, et se fit laver les pieds à la manière de Marie Madeleine ou des patriarches lorsqu'ils se mettaient en route. N'allait-elle pas, elle aussi, commencer son dernier voyage?
Après être sortie du bain, elle indiqua plusieurs lectures qu'elle écouta religieusement, entre autres un sermon sur l'efficacité du repentir et la passion du Sauveur. Parvenue à un passage de l'évangile selon saint Luc, elle s'écria toute émue qu'il fallait le lui relire. Jeanne Kennethy s'empressa d'obéir.
Voici ce passage :
On menait aussi avec le Christ deux autres hommes, qui étaient des criminels qu'on devait faire mourir.
Lorsqu'ils furent au lieu appelé Calvaire, ils y crucifièrent Jésus et ces deux voleurs, l'un à droite et l'autre à gauche.
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Or, l'un de ces deux voleurs qui étaient crucifiés avec lui le blasphémait en disant : Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous avec toi.
Mais l'autre, le reprenant, lui disait : N'avez-vous donc pas de crainte de Dieu non plus que les autres, vous qui vous trouvez condamné au même supplice?
Encore pour nous c'est avec justice, puisque nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée ; mais celui-ci n'a fait aucun mal.
Et il disait à Jésus : Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume.
Et Jésus lui répondit : Je vous le dis en vérité, vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis.
« O profondeur de la clémence divine! s'écria encore la reine ; le bon larron était un grand pécheur, mais pas si grand que moy. Je supplie Notre-Seigneur, en mémoire de sa passion, d'avoir souvenance et mercy de moy dans son paradis, comme il l'eut de ce compagnon de sa croix. »
Elle continua quelque temps de célébrer avec des transports de reconnaissance la bonté infinie du Fils de Dieu ; après quoi elle écrivit à Henri III :
8 février 1587.
« … Je vous recommande encore mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il vous plaist, que, pour mon ame, je soys payée de partie de ce que me debvez, et qu'en l'honneur de Jésus-Christ, lequel je prieray demain, à ma mort, pour vous, me soyt laissé de quoy fonder un obit et faire les aumosnes requises.
« Ce mercredy, à deux heures après minuit.
« M. R. »
Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses femmes s'étant approchées : « J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache, une épée à la françoise. » Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et même alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une prière. Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme éclairé du dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et si pure. Il était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement baigné de la grâce de Dieu, qu'il « semblait rire aux anges, » selon l'expression de la bonne Élisabeth Curle. La reine dormit ainsi et pria ; elle pria plus qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe d'argent que Henri II lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans toutes ses fortunes. Cette petite lampe fut la dernière lumière de Marie dans sa prison, et comme le crépuscule de sa tombe.