Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit : « Je n'ai plus que deux heures à vivre ici-bas. » Il était six heures du matin.
Dès que la pensée de la reine se détournait un instant de la mort, sa plus grande préoccupation la ramenait au sort de ses serviteurs. Désormais privés de leur maîtresse, ils allaient être dispersés sans appui dans le monde. Elle les avait déjà recommandés bien souvent aux ambassadeurs et aux princes. Dans cette cruelle nuit, elle avait écrit une lettre ; elle écrivit encore un petit mémoire au roi de France pour les lui recommander de nouveau, et pour se réserver à elle-même des prières.
Après avoir exprimé le vœu que les revenus de son douaire fussent payés après sa mort à ses serviteurs ; que leurs gages et pensions leur fussent payés leur vie durant ; que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service du roi ; que Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe qu'elle lui avait donné, Marie ajouta : « Plus, que mon aumosnier soyt remis à son estat, et, en ma faveur, pourveu de quelque petit bénéfice afin de prier Dieu pour mon ame le reste de sa vie.
« Faict le matin de ma mort, ce mercredy huictiesme février 1587.
« Marie, royne. »
Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en aperçut. Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit signe de la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de la royauté.
Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse. Son esprit errait sans doute loin des illusions de la terre dans les espérances du ciel.
Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands miroirs incrustés de nacre, et sembla se considérer avec commisération. Elle se retourna et dit à ses filles : « Voici le moment de ne pas faiblir. Je me souviens que, dans ma jeunesse, M. mon oncle François me dit un jour à sa maison de Meudon : « Ma nièce, il y a surtout une marque à laquelle je vous reconnais de mon sang. Vous êtes brave comme le meilleur de mes hommes d'armes ; et si les femmes se battaient comme aux temps anciens, j'estime que vous sauriez bien mourir. » Il me reste à montrer, reprit-elle, à mes amis et à mes ennemis de quel lieu je sors. »
Elle avait revendiqué son aumônier Préau ; on lui envoya deux ministres protestants. « Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en franchissant le seuil de la chambre. — Êtes-vous des prêtres catholiques? s'écria-t-elle. — Non, répondirent-ils. — Je n'aurai donc que mon Seigneur Jésus pour consolateur, » reprit-elle avec fermeté ; et elle les congédia.
Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel, où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s'étant agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre l'interrompit brusquement. « Que me veut-on? » demanda la reine en se levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres serviteurs, que les lords attendaient Sa Majesté. « Il n'est pas temps encore, reprit la reine ; qu'on revienne à l'heure convenue. » Alors, se précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce à Dieu de tout, le sollicitant avec ferveur, avec sanglots, de la soutenir durant les dernières épreuves. S'étant calmée peu à peu en essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément. Que se passa-t-il dans sa conscience? De quoi se confessa-t-elle? Fit-elle un retour sur ses fugitifs plaisirs, ses rapides amours, sa longue captivité? Pleura-t-elle sa vie si cruellement déçue, destinée à trois trônes, et usée dans vingt prisons? Le remords se mêla-t-il à ses repentirs? Remit-elle son âme à son juge éternel avec tremblement ou avec confiance? Invoqua-t-elle la justice? Implora-t-elle la miséricorde? Eut-elle, pour prix de sa résignation, l'intuition du ciel, comme elle en avait la foi? Quoi qu'il en puisse être, elle médita, s'attendrit, soupira, pria, et finit par communier de sa propre main avec une hostie qu'elle tenait du pape Pie V.
Quand elle se releva, une sublimité grave brillait sur son visage. Elle rentra dans sa chambre, où ses serviteurs étaient réunis. Elle remit son testament signé à Bourgoing, à d'autres des papiers et des souvenirs pour ses parents ou pour ses amis de Lorraine, de France, d'Italie et d'Espagne. Par une habitude de toute sa vie, elle qui ne donna jamais assez à son gré, elle voulut ajouter à ses dons. Elle donna et donna encore ; elle donna des rubans, lorsqu'il ne lui resta plus rien ni de son linge, ni de ses robes, ni de ses joyaux, ni des bourses qu'elle avait préparées la veille et qui contenaient jusqu'à son dernier écu. N'ayant plus un denier à donner, elle se donna elle-même : elle donna à l'un un sourire, à l'autre une caresse, à l'autre un mot du cœur, à tous des consolations. Bien qu'elle fût touchée, elle était tranquille ; elle semblait seulement, dit un témoin de ce grand moment, s'occuper d'un départ, comme autrefois lorsqu'elle se rendait d'Holyrood à Stirling ou à Falkland, d'une résidence à une résidence.