Ces yeux, qui avaient pleuré devant Dieu pendant toutes les nuits des dix-huit années de sa captivité, et qui ne pleuraient plus devant les hommes ;
Ce cœur qui avait tant battu, battu jusqu'à se rompre dans les ténèbres des cachots, dans les affres de la solitude, et qui battait plus fort ses pulsations héroïques à quelques pas de l'échafaud… Toutes ces choses étaient électriques.
C'était une admiration, une pitié involontaire. Ce premier mouvement, que plusieurs eurent bientôt comprimé, n'échappa point à la reine. Mais son regard traversa ce groupe hostile au fond pour s'arrêter au delà sur un gentilhomme tout en pleurs, courbé sous une douleur qu'il cherchait vainement à dissimuler. C'était André Melvil, son maître d'hôtel, exclu depuis quelques jours de son intimité par l'ombrageuse police de Fotheringay.
« Melvil, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner!
— Oh! madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse l'affreux supplice… »
Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.
« Courage, Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang comme le cerf de l'eau des fontaines et qui le répandent injustement. Mais moi, ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée d'angoisses, et je la quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique ; je meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la vérité, et cesse de t'affliger ; réjouis-toi plutôt de ce que tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne de sa mère. »
Tandis que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui, elle l'embrassa. « Adieu, ajouta-t-elle, adieu ; ne m'oublie jamais ni dans ton cœur ni dans tes prières. »
S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle les supplia de délivrer son secrétaire Curle : Nau fut omis. Les comtes ayant gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux ; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang ; que les plus timides, les femmes surtout, troubleraient au moins par leurs cris le cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. « Milords, dit-elle, si votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de mes femmes à mon dur et dernier chevet. » Chacun pensa au billot. Elle était si éloquente et si touchante, que tous les seigneurs qui l'entouraient auraient cédé, sans l'attitude obstinée du comte de Kent. La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria d'une voix profonde : « Versez le sang de Henri VII, mais ne le méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une sœur de votre maîtresse, et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine : reine douairière de France, reine légitime d'Écosse. »
Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé ; le sectaire en lui résistait, mais le patricien était vaincu.