Marie alors, adoucissant de plus en plus son accent : « Milords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette satisfaction. Songez, milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui ont porté vos armes à la guerre ; ces serviteurs de vos prospérités vous sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une fois, milords, n'écartez pas les miens de mon agonie. Ils ne désirent rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir mourir. »
Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. « Je réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des forces, et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de savoir que les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma persévérance dans la foi. »
Les commissaires n'insistèrent plus, et concédèrent à la reine quatre serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître d'hôtel ; Bourgoing, son médecin ; Gervais, son chirurgien ; Gorion, son pharmacien ; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui avaient remplacé dans son cœur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont. Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent mandés par un huissier de Pawlet. Ils s'empressèrent de descendre, soulagés un peu par ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur fidélité.
Cette complaisance des comtes ayant apaisé la reine, elle fit signe au shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette halte lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance, partout le deuil, les apprêts lugubres, le billot, la hache, le bourreau et son aide ; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son sang ; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.
Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre. Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute tapissée de drap noir ; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds et demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre ; le fauteuil où devait s'asseoir Marie, le carreau où elle devait s'agenouiller, le billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de noir.
La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes était bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était de satin à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules odorantes, à laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait par une croix d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient suspendus à sa ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui adoucissait un peu son costume de veuve et de condamnée, l'enveloppait. Elle était précédée du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et des nobles d'Angleterre ; elle était suivie de ses deux femmes et de ses quatre dignitaires, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui portait la queue du manteau royal. La démarche de Marie était assurée et majestueuse. Un moment elle releva son voile, et sa figure où brillait une espérance qui n'était plus de ce monde, parut belle comme aux jours de sa jeunesse. L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses chapelets d'une main et le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui dit rudement : « Il faudrait avoir Christ dans son cœur.
— Et comment, reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je ne l'avais pas dans le cœur? » Pawlet l'aidant à monter les degrés de l'échafaud, elle jeta sur lui un regard plein de douceur : « Sir Amyas, dit-elle, je vous remercie de votre courtoisie ; c'est la dernière fatigue que je vous causerai et le plus agréable office que vous puissiez me rendre. »
Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui lui avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après elle, le doyen de Peterborough en grand costume ecclésiastique, s'assit à droite de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de velours noir à ses pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury s'assirent comme lui, à droite, mais sur des pliants à dossiers. De l'autre côté de la reine, le shériff Andrews était debout avec sa baguette blanche. En face de Marie Stuart, on distinguait le bourreau et son aide à leurs vêtements de velours noir, à leur crêpe rouge au bras gauche. Derrière le fauteuil, adossés à la muraille, pleuraient les serviteurs et les filles de Marie Stuart. Dans la salle, l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés voisins était contenu par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir Drue Drury, au delà d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal.
Marie entendit tranquillement sa sentence ; elle dit seulement, lorsque Beale en eut terminé la lecture :
« Milords, je suis née reine d'Écosse, j'ai été reine de France, j'aurais droit à être reine d'Angleterre. J'ai été détenue prisonnière de longues années contre toute loi, malgré tant de titres, et j'ai beaucoup souffert durant cette captivité. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens plus du mal, et je ne hais personne. Je loue mon Dieu de tout ce qu'il m'a infligé dans sa justice. Ce qu'il n'a pas empêché est bien. Je m'estime heureuse de ce qu'il m'accorde cette occasion de mourir pour l'expiation de mes fautes et de déclarer devant cette assemblée que je suis innocente de tout complot contre la vie de la reine d'Angleterre. »