Le doyen de Peterborough l'ayant adjurée de se repentir et de renoncer à ses erreurs sous peine de la damnation éternelle, elle affirma qu'elle mourait inébranlable dans la religion catholique. Flechter éleva la voix, et infligea à Marie un interminable sermon où il la menaça de l'enfer si elle ne se convertissait à la foi réformée, comme l'y conviait la bonté d'Élisabeth, dont il était l'organe indigne. « Vos dogmes, répondit la reine d'Écosse, m'ont privée du trône, de la liberté ; ils vont m'ôter la vie. Ils ne perdront pas du moins mon âme. » Flechter, irrité, s'emporta jusqu'à des violences brutales, accabla Marie de reproches sur son ignorance. Enfin il la somma d'abjurer le papisme et toutes les impostures romaines. « Assez! assez! s'écria Marie avec impétuosité ; ne blasphémez pas. J'ai vécu et je mourrai dans la religion catholique. » Le comte de Shrewsbury réprima le doyen de Peterborough, et lui enjoignit de prier au lieu de prêcher. La reine elle-même se mit à genoux et pria. Elle serra son crucifix sur sa poitrine, récita en latin les sept psaumes de la pénitence, et comme si tant de prières ne suffisaient pas à l'ardente extase dont elle était embrasée, elle redit les trois psaumes : Miserere mei, Deus. — In te, Domine, speravi. — Qui habitat in adjutorio. Puis elle pria tout haut en anglais, et cette prière nous a été conservée textuellement par une dépêche des comtes commissaires :

« Seigneur, envoyez-moi votre Saint-Esprit. Ma confiance est dans le sang de Jésus-Christ, et mon espérance dans votre royaume céleste. Pardonnez, Seigneur, à mes ennemis. Répandez vos bénédictions sur la reine d'Angleterre, afin qu'elle vous serve. Regardez mon fils dans votre miséricorde. Ayez compassion de votre Église. Exaucez-moi, bien que je sois indigne d'être exaucée ; et puissent tous les saints intercéder mon Sauveur pour qu'il me reçoive! »

Ensuite elle haussa le crucifix des deux mains, et dit en le contemplant avec amour : « Seigneur! par ces bras divins étendus sur la croix pour racheter le monde, remettez-moi tous mes péchés. »

S'étant relevée, le bourreau voulut lui retirer son voile. Elle l'arrêta et le repoussa du geste ; puis se tournant vers les comtes et la rougeur au front : « Je ne suis point accoutumée à me déshabiller en si nombreuse compagnie et par de tels valets de chambre. » Elle appela Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à sa robe, la reine leur dit d'en dégager seulement le corsage et d'en rabattre le collet d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur sa bouche pour les inviter au silence. « Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai répondu de vous ; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt bénir Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et résignation? » A son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses filles avec effusion ; puis les pressant de quitter l'échafaud, où toutes deux se collaient à ses mains, qu'elles baignaient de larmes, elle leur adressa un tendre et dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent à genoux de leur pardonner. « Je vous pardonne, leur dit-elle, à l'exemple de mon Rédempteur. »

Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle s'était fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois fois le crucifix, disant à chaque étreinte : « Seigneur, je vous remets mon âme. » Elle s'agenouilla de nouveau et s'inclina sur le billot déjà sillonné de profondes entailles à son arête supérieure, à l'endroit où Marie posa son col délicat, entre la double échancrure creusée pour recevoir d'un côté la poitrine et de l'autre le visage. La reine, dans cette attitude suprême, récita encore quelques versets du soixante-dixième psaume :

J'espère en vous, Seigneur ; ne me confondez pas à jamais ; secourez-moi…

Ne me rejetez pas, ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent.

Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de l'abîme…

Comme elle en était à ces paroles, s'unissant au Christ par l'amour, commençant sous le bras de l'exécuteur une prière qui devait s'achever dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d'un premier coup. La hache étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un cri qui se perdit au milieu des gémissements de l'assemblée. Le bourreau, ému de l'émotion générale, honteux de sa maladresse, et puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha la tête du second coup. Il saisit cette tête sanglante, et, tandis qu'il la tenait suspendue devant les nobles dans l'assemblée, et par la fenêtre devant le peuple, il s'écria : « Vive la reine Élisabeth! — Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine! » répéta le doyen de Peterborough. « Ainsi périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l'Angleterre! » ajouta le farouche comte de Kent.

Le comte de Shrewsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses larmes.

L'assemblée tout entière demeura muette d'horreur, et ce silence ne fut rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine.

Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea dans toute l'Angleterre fanatique. La nouvelle de la mort de Marie se répandit comme naguère sa sentence, de comté en comté, partout accueillie avec des élans de triomphe ; mais cette fois du moins la pauvre reine n'entendit pas les carillons des cloches, elle ne vit pas les feux de joie!