L'exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis n'était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne ne put sortir que longtemps après Henry Talbot, fils du comte de Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth. Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle était connue d'avance, comme si le vent en avait été le premier messager.
Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse tragédie. Il n'y eut qu'une différence : le peuple montra son allégresse, Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des regrets affectés. Elle accabla d'imprécations ses ministres ; elle fit emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d'avoir obéi à ses ordres. Elle joua devant l'Europe, devant l'Angleterre, et jusque dans son intimité, la plus odieuse des comédies, celle du désespoir.
Un jour, prenant par la main l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, elle le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. « Là, elle protesta par mille serments qu'elle était innocente ; qu'elle était déterminée à n'exécuter la sentence contre la reine d'Écosse qu'en cas de rébellion ou d'invasion ; que quatre membres du conseil (ils étaient alors dans la chambre) l'avaient abusée d'une manière qu'elle n'oublierait jamais. Ils avaient vieilli à son service et avaient agi par de bons motifs, ou, sans cela, par Dieu! ils y auraient laissé leurs têtes… »
Elle parla ainsi pendant trois heures. Elle renouvelait sans cesse ces scènes d'hypocrisie et de mensonge.
Elle vainquit, grâce à l'Océan, la puissance et les ressentiments de Philippe II. Elle désarma facilement la colère officielle de Henri III, probablement son complice, heureux au moins d'une si terrible atteinte portée à la maison de Guise. Elle réussit avec plus de peine, sans de trop grands efforts cependant, à calmer Jacques VI. Entre sir John Maitland, son chancelier, qui lui montrait en perspective la couronne d'Angleterre, et le comte d'Argyle, qui parut à la cour d'Holyrood armé de pied en cap, excitation muette, mais expressive à la vengeance, Jacques ne balança pas longtemps, s'adoucit par degrés, et renoua ses liens d'amitié avec Élisabeth, comme s'il n'y avait pas eu entre elle et lui le cadavre de sa mère.
Les filles d'honneur de Marie et ses serviteurs la regrettèrent plus que son fils. Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy coupèrent leurs cheveux afin de les déposer sur le cercueil de leur maîtresse, comme dans les trépas antiques ; mais cette piété fut trompée. Les deux comtes ordonnèrent de brûler ces chevelures amies avec la croix d'or, les chapelets, le crucifix, le scapulaire, les deux chaînes, et tous les vêtements de Marie Stuart à ses derniers moments. Ils ne tolérèrent pas une seule de ces reliques, partage ordinaire du bourreau, et qu'il aurait pu vendre à grand prix. Tout ce qui avait été taché du sang de la reine fut brûlé aussi, et la sciure du bois qui en était imbibée fut jetée dans le Nen. J'ai visité cette partie tragique de la rivière, où la terrasse du château plongeait alors ses piliers. Le bord en est toujours attristé. Il y croît parmi les herbes une petite fleur rouge qui, selon la légende du comté, est née là des gouttes du sang de Marie Stuart.
Melvil et Bourgoing réclamèrent vainement le corps de leur maîtresse pour le transporter en France. Ce beau corps leur fut refusé. Plusieurs contemporains ont écrit qu'il fut touché avec irrévérence et profané par le bourreau. Ce fut une erreur de l'indignation européenne, qui supposait toutes les atrocités dans un si barbare attentat.
Un vieux tapis vert arraché d'un billard fut d'abord jeté sur Marie Stuart. Sa chienne favorite, aux longs poils noirs, aux yeux de feu, dont j'ai vu l'esquisse à l'huile, et qui était de cette race charmante appelée plus tard du nom de Charles Ier, King-Charles, s'étant glissée sous le tapis, elle y demeura et on la trouva blottie dans la robe de velours de sa maîtresse, entre le bras et le sein, à côté de ce cœur qui ne battait plus, lorsqu'on vint le soir embaumer précipitamment la reine. Au moment où l'on souleva l'indigne tapis qui recouvrait celle qui fut Marie Stuart, la pauvre petite chienne se serra contre la poitrine inanimée de sa maîtresse, et poussa des hurlements plaintifs, qui baissaient ou montaient à mesure que l'on s'éloignait ou que l'on se rapprochait d'elle. On fut obligé de l'emporter de force. Recueillie par les serviteurs de la reine, elle ne voulut jamais être consolée par eux, refusant les aliments et jusqu'aux caresses, flairant le vent, les siéges, les robes des femmes. Elle languit ainsi, après quoi elle mourut, suivant la tradition de Fotheringay, sans autre maladie qu'un petit gémissement et qu'un tremblement alternatifs.
Le corps de Marie Stuart fut mis avec la tête dans un cercueil de plomb, et ce cercueil dans une bière de bois. La bière fut placée dans la chambre de parade du château jusqu'au 29 juillet. Cette chambre fut fermée, sans que personne, soit des serviteurs de Marie Stuart, soit des gardiens anglais, pût y pénétrer. Il arriva même que Jeanne Kennethy, Élisabeth Curle, et quelques autres de leurs compagnes et de leurs compagnons, s'étant agenouillés près de la porte, et ayant regardé en pleurant et en priant le cercueil par le trou de la serrure, Pawlet et Drury le firent boucher. Geôliers impitoyables et jaloux même de la mort!
Le 29 juillet seulement, une rumeur sourde, mystérieuse, apprit à Peterborough que le tragique cercueil allait arriver. La ville s'émut. Les balcons, les fenêtres, les rues se remplirent. La foule déborda jusque dans le cimetière qui entoure l'église.