Il y a toujours, après tout, quelque raison bonne ou mauvaise au succès d'un livre. M. Dargaud est un écrivain vif et animé, très-entraîné et très-ému, mêlant du reste tous les genres, et peu soucieux de contradictions.
M. Dargaud parfois touche au vrai ; il a du nerf, de l'entrain et plus d'un rayon de solide éclat. Il peint bien ; peut-être a-t-il trop de propension à peindre. Entre-t-il dans un château à la suite de quelque personnage de son histoire, il fait ce que Boileau reprochait déjà aux descriptifs de son temps.
Il a répandu dans son livre toutes les perles de son écrin de voyage ; il rassemble autour de Marie Stuart tous les trésors de son archéologie chèrement payée ; il prodigue pour elle tous les produits de ses fouilles savantes dans cette terre où elle a régné, sous ces ruines qu'elle a faites, et jusque dans ces tombeaux que sa passion a creusés. Le livre de M. Dargaud pourra bien n'être pas absolument indispensable à ceux qui voudront retrouver un jour quelques vestiges de la physionomie morale de la reine d'Écosse ; mais il ne sera pas possible d'avoir une idée complète de sa cour et de sa maison, de son chenil et de sa cuisine, de sa toilette, de ses atours, de ses promenades, de sa vie domestique et extérieure, sans avoir recours à M. Dargaud. Jardinier, architecte, joaillier, sommelier, chroniqueur curieux de chevaux, de chiens et de vénerie, M. Dargaud est tout ce qu'on veut dans son histoire, excepté pourtant historien.
Cuvillier-Fleury.
(Journal des Débats, 30 novembre 1851.)
Il y a deux manières distinctes d'écrire l'histoire, toutes deux illustrées par de grandes œuvres dans ces derniers temps. Celui qui raconte et juge les faits accomplis peut se placer en dehors de leur mouvement, disséquer tranquillement ce qui en reste, classer le tout d'après des règles fixes, et présenter ainsi les actions du passé étiquetées à leur rang dans la sévère nudité de la science ; ou bien, emporté par le flot historique, il peut écrire au milieu même de ses oscillations et de son bruit, en ressaisir toutes les formes, en refléter toutes les nuances, se plonger enfin dans le siècle qu'il veut peindre, et y vivre assez longtemps pour en ressortir avec quelque chose de ses idées, de son accent, de ses attitudes.
En entreprenant l'Histoire de Marie Stuart, M. Dargaud avait à choisir entre les deux méthodes ; il a préféré la seconde, ce dont nous nous sommes réjoui pour lui et pour ceux qui le lisent. Car si cette méthode n'a pas les rigides vertus de sa rivale (ni surtout les graves apparences qui en tiennent lieu!), elle a cette grâce de la vie qui supplée au reste et que rien ne peut remplacer.
Il y a deux Marie Stuart, celle de la légende et celle de l'histoire. La première, doux et charmant martyr que ses douleurs couronnent comme une auréole ; la seconde, séduisante mais dangereuse beauté instruite dans cette cour des Médicis où le crime absolvait du vice.
Le difficile pour l'historien de nos jours était de faire prévaloir la dernière, d'enlever à l'héroïne des ballades sa pureté mensongère en évitant de la faire descendre trop bas, d'éteindre enfin la lampe autour du piédestal sans renverser la statue. M. Dargaud y a réussi en nous ouvrant le XVIe siècle lui-même, et en nous faisant voir comment Marie Stuart en refléta tous les charmes et toutes les corruptions.